Politiques de la recherche-création, la recherche d’une indiscipline ?
Introduction
Texte intégral
Si, comme l’affirment Erin Manning et Brian Massumi, « la recherche-création est une modalité de la pratique créative qui a toujours existé » 1 , elle connait aujourd’hui en France, notamment, un regain dans les universités et les écoles d’art. Des séminaires, des programmes d’études, des thèses sont en cours, des ouvrages sont publiés 2 . Et, comme ce numéro de Quaderna le montre, ses situations mondiales sont très contrastées.
Dans leur « Cartographies de la recherche-création », Louis-Claude Paquin et Cynthia Noury affirment d’emblée que la recherche-création suppose de questionner fortement l’institution universitaire, ses méthodes et les modalités de présentation de sa recherche :
Définir la recherche-création (RC) c’est pourtant donner, ou plutôt instituer, un statut théorique à cette pratique en l’élevant au rang de concept abstrait et, ce faisant, en gommant la spécificité de ses manifestations. Nous proposons en effet de considérer la RC comme une pratique, c’est-à-dire un ensemble d’activités incarnées, matériellement médiées et contextuelles. Pour prendre en compte la diversité et la singularité des pratiques de la RC, un changement d’attitude épistémologique s’impose : abandonner la démarche définitoire au profit d’une démarche « cartographique ». C’est ce que nous proposons à travers ce projet de recherche en cours 3 .
En cherchant à définir le terme « recherche-création », Paquin et Noury ont constaté l’existence en anglais de nombreux termes plus ou moins superposables pour désigner la recherche-création 4 . Ils ont également été confrontés à l’aporie de vouloir figer pour l’institution universitaire un terme qui met en jeu une ouverture des frontières disciplinaires 5 . Ils ont donc opté pour une définition a minima (« la recherche-création est une pratique » 6 ) et ont proposé une mise en réseau de termes, définitions, citations qu’ils ont nommée « cartographies », tout en évitant le côté surplombant du mode cartographique. En effet, parce qu’elle est une « interdiscipline » 7 , ou même ce qu’on pourrait appeler avec Myriam Suchet une « indiscipline » 8 , la recherche-création pose à l’université et à ses dispositifs de construction des savoirs et d’évaluation des questions contradictoires et ambiguës (voir les articles de Suchet, Colin, Mikkilä dans ce numéro). De même, elle pose aux pratiques artistiques des problèmes parfois difficiles à résoudre tant du point de vue de la nécessaire liberté de créer que du risque de standardisation des processus artistiques lorsque la porosité avec les méthodologies universitaires est trop grande (voir l’article de Jimenez sur la danse en Colombie). Cette indiscipline a donc autant à voir avec la politique au sens large que la politique de la recherche. Aussi, la pertinence et la valeur de la recherche-création et de ses modèles restent débattus 9 quand ils ne sont pas tout simplement ignorés (voir l’article de Colin sur la situation allemande, de Grass sur le creative critical en Grande-Bretagne, de Jimenez, de Mikkilä sur la situation en Autriche, notamment).
Afin de poursuivre la pensée des modalités de la recherche-création selon les lignes pluridisciplinaires et plurilingues de Quaderna, ce numéro s’interroge sur les pratiques de recherche-création dans différentes aires culturelles, sur les éventuelles porosités transdisciplinaires et transculturelles de ces pratiques. Par des articles universitaires et des contributions de la rubrique « Création », le numéro fournit un ensemble de regards sur des mises en pratique de modalités de recherche-création telles que l’enquête, le recours à l’atelier avec des travailleurs sociaux (Solanilla), la réinvention de paradigmes critiques (Zenetti), le dialogue en traduction (Briggs et Renken), le journal de la traductrice (Doude), la réflexion sur la représentation visuelle des processus de recherche et leur mise en page (Bonini, Solanilla, Suchet), l’hybridité entre poésie et prose narrative (Robert-Foley).
Que signifie en effet la recherche-création ? Est-elle seulement la rencontre de la pratique artistique et de la recherche scientifique ? Ou est-elle autre chose : une tentative de repenser la relation aux savoirs constitués, aux écritures de ces savoirs, tout autant qu’aux pratiques de recherche et aux pratiques artistiques ? A-t-elle des méthodologies ? Ou met-elle les méthodologies en crise ? Et si une thèse en recherche-création interroge la forme et l’objet même de la thèse de doctorat, les questions se posent-elles de la même manière dans toutes les disciplines et dans toutes les aires géographiques ? Le terme même de « recherche-création » recouvre-t-il la même signification dans les disciplines diverses ? Ainsi, comment penser la différence entre Künstlerische Forschung, investigación-creación, artistic research, practice-based criticism, recherche-création, creative critical et création critique, pour ne prendre que ces mots ? Quelles sont les politiques sous-jacentes à l’emploi de ces vocables ? Les articles de ce numéro prennent ces questions à bras le corps.
Un double mouvement ambigu semble à l’œuvre. Massumi et Manning montrent qu’au Canada, le modèle prépondérant et institutionnel qui a conduit à l’imposition de la recherche-création à l’université fut importé des sciences sociales. Il supposait de poser « des questions claires » et de « se placer dans un contexte théorique au sein d’un domaine littéraire ou artistique pertinent et présenter une approche méthodologique bien réfléchie » 10 . En ce sens, il pourrait contraindre la liberté de création revendiquée par les artistes et les écrivain.es (ce que l’article sur la danse écrit par Ivan Jimenez dans ce numéro étudie par une enquête auprès de praticien·nes). Critiques du modèle néo-libéral canadien en ce qu’il enferme la recherche-création dans la volonté d’obtention de « résultats quantitatifs auxquels les arts ont […] résisté » 11 , Manning et Massumi proposent en retour de « faire cailler l’annexion de la “recherche-création” à l’économie libérale » par une « critique immanente » héritée de Deleuze et Guattari.
C’est ce qu’a mis en pratique Manon Ott depuis les sciences sociales. Dans De Cendres et de braises, son projet de film et d’ouvrages sur l’histoire et la contemporanéité du quartier populaire des Mureaux, cette réalisatrice et chercheuse en sciences sociales montre combien son objet d’étude (les quartiers populaires, le mouvement ouvrier et l’immigration) et les personnes qu’elle rencontra lors de son enquête mirent en échec les méthodes traditionnelles de la recherche. L’entretien s’avéra parfois impossible car son dispositif même faisait obstacle à la parole. L’enquête changeait de nature. Afin de pouvoir recueillir la parole des habitants sans reconduire les clichés véhiculés par les reportages racoleurs et sensationnalistes, ou même pour obtenir des habitants qu’ils se livrent intimement, Manon Ott a dû inventer divers dispositifs de recherche-création. Elle parle ainsi de sa recherche comme d’une façon de faire advenir des « événements de parole » par un dispositif cinématographique comme politique 12 en utilisant des outils esthétiques, revendiquant la poésie pour faire en sorte qu’une autre parole advienne. Ce projet est l’un des exemples parmi tant d’autres des possibilités offertes par la recherche-création. Dans les arts, la recherche-création a une longue histoire, mais les arts littéraires semblent tout juste se frotter à cette démarche et, dans une série d’ouvrages et de numéros de revue, les chercheuses Corina Caduff et Tan Wälchli remarquent que ce qu’elles appellent artistic research a longtemps laissé de côté les arts littéraires et les outils de recherche propres à la littérature 13 . Elles se posent la question de ce que la recherche-création en littérature peut signifier pour les arts. D’où notre insistance dans la rubrique « Création » de ce numéro de Quaderna sur les approches de recherche-création et de création critique en littérature et en traduction.
En somme, ce numéro de Quaderna s’interroge sur la recherche-création à la croisée des disciplines et des aires culturelles européennes et américaines. Sans faire de cartographie, il présente des situations au Canada, où la recherche-création est née (Suchet), dans les pays germanophones (Colin et Schnitzler, Mikkilä), essentiellement en Allemagne et en Autriche, pays dans lesquels la situation de la recherche-création est extrêmement contrastée, en Colombie (Jimenez), au Mexique (Blasques Kaspar), en Grande-Bretagne (Grass) avec des points de rencontre au Brésil (de Oliveira et Coelho). Le numéro présente à la fois des articles théoriques qui questionnent la pertinence même du terme et la politique de ces pratiques (Colin, Grass, Schnitzler, Suchet), des articles issus d’une enquête et d’études de cas (Jimenez, Blasques Kaspar), ou encore des articles qui reviennent sur des expériences individuelles de recherche-création dans le cadre du doctorat (Coelho et Mikkilä).
Puisque la recherche-création interroge les modalités de la recherche et de la pratique artistique, nous avons souhaité que les articles du dossier et les contributions de la rubrique « création » se fassent écho, voire qu’il y ait des points d’indistinction. Nous cherchons à montrer qu’il n’y aurait pas d’un côté la recherche universitaire et de l’autre la recherche artistique, mais que, dans certains cas, les deux se confondent. Ainsi, dans la rubrique « création » on pourra se reporter à l’« Inépuisette à cherche » de Myriam Suchet, on pourra lire l’introduction de Marie-Jeanne Zenetti à son livre en cours d’écriture sur la divination et sa mise en pratique dans son horoscope littéraire (une forme de critique littéraire), on pourra également lire le texte d’une conférence d’Eduardo Jorge de Oliveira pour une histoire épidermique du Brésil. Les contributions d’Anne-Lise Solanilla, d’Elena Bonini, d’Emma Doude van Troostwijk sont issues de leur travail de thèse. La thèse d’Anne-Lise Solanilla se confronte à l’écriture de ce qu’elle nomme des poètes « hypersubjectifs ». Comme une façon de tester une partie de son corpus, son travail de création cherche le point de rencontre et de tension entre recherche doctorale sur l’écriture en réseau et travail social en direction et avec des travailleur·ses du sexe et des exilé·es. Enfin, étant donné la nature plurilingue de notre revue, il est logique que la traduction figure de façon prééminente dans Quaderna. Ainsi, le dialogue de traduction entre Kate Briggs et Arno Renken, la présentation du journal de la traductrice d’Emma Doude van Troostwijk et le texte hybride sur l’erreur de Lily Robert-Foley proposent des formes de pratiques textuelles expérimentales.
Ce numéro ne cherche donc pas à donner une vision panoramique à la fois illusoire et peu souhaitable, mais il témoigne de la vitalité et de la diversité de la recherche-création, de ses questions ouvertes. Il offre un aperçu de la complexité de ce sujet dans les aires européennes et américaines. Il réfléchit aux limites tout autant qu’aux potentialités nouvelles pour le travail universitaire comme pour la pratique artistique.
- Erin Manning et Brian Massumi, Pensée en acte – Vingt propositions pour la recherche-création, trad. Armelle Chrétien, Dijon, Presses du réel, 2018, p. 35.↵
- Il ne s’agit pas ici de recenser toutes les publications relatives à la recherche-création et à la recherche artistique, elles sont bien trop nombreuses, mais on pourra par exemple se référer en bibliographie aux interventions de Louis-Claude Paquin, l’un des pionniers de la recherche-création, l’ouvrage d’Éric Dayre et de David Gauthier (L’art de chercher, l’enseignement supérieur face à la recherche-création) qui tente d’historiciser la notion, les ouvrages de Violaine Houdart-Merot, les contributions d’Yves Citton, ainsi que le site de la Society for Artistic Research donnant notamment accès au Research Catalogue et au Journal for Artistic Research. En France, on pourra également consulter le site du ResCAM, le Réseau Interuniversitaire d’Écoles Doctorales Création, Arts, Médias.↵
- Louis-Claude Paquin et Cynthia Noury, « Cartographies de la recherche-création », https://www.lcpaquin.com/cartoRC/index.html↵
- Ils repèrent pas moins de quatorze termes en anglais : « practice-based research, practice-led research, practice as research, artistic research, creative research, studio-based research, arts based research, creative arts enquiry, art-informed research, creative practice research, performative research, performance as research, practice through research, research-through-practice », Cynthia Noury et Louis-Claude Paquin, « Définir la recherche-création ou cartographier ses pratiques? », Magazine de l’Acfas, 14 février 2018 (en ligne).↵
- Sur la remise en cause du terme même de discipline, voir aussi Henk Borgdorff, The conflict of the faculties: perspectives on artistic research and academia, Amsterdam, Leiden University Press, 2012.↵
- Louis-Claude Paquin et Cynthia Noury, « Définir la recherche-création ou cartographier ses pratiques? », op. cit.↵
- Sophie Stévance, « À la recherche de la recherche-création : la création d’une interdiscipline universitaire », Intersections, 33(1), 3-9. https://doi.org/10.7202/1025552ar↵
- Myriam Suchet, Indiscipline !, Montréal, Nota Bene, 2016.↵
- Yves Citton, « Ce que la recherche-création fait aux thèses universitaires », AOC, 18 mars 2024, https://aoc.media/analyse/2024/03/17/ce-que-la-recherche-creation-fait-aux-theses-universitaires/↵
- Erin Manning et Brian Massumi, Op. cit., p. 30.↵
- Ibid., p. 30.↵
- Manon Ott, De cendres et de braises, l’expérience d’un film, Paris, Anamosa, 2019, p. 106-107.↵
- Corina Caduff et Tan Wälchli (dir.), Artistic Research and Literature, Stuttgart, Wilhelm Fink Verlag, 2018. https://brill.com/edcollbook-oa/title/53327↵
Bibliographie
BORGDORFF Henk, The conflict of the faculties: perspectives on artistic research and academia, Amsterdam, Leiden University Press, 2012.
CADUFF Corina et Tan Wälchli (dir.), Artistic Research and Literature, Stuttgart, Wilhelm Fink Verlag, 2018.
CITTON Yves, « Ce que la recherche-création fait aux thèses universitaires », AOC, 18 mars 2024 (en ligne : https://aoc.media/analyse/2024/03/17/ce-que-la-recherche-creation-fait-aux-theses-universitaires/).
CITTON Yves et Élise Rigot, « Les défis de la recherche-création selon Vilém Flusser », in Yves Citton et Marc Lenot (dir.), Arts, sciences, technologies : défis à la recherche-création, Dijon, Presses du réel, 2025, p. 157-189.
DAYRE Éric et David Gauthier (dir.), L’art de chercher, l’enseignement supérieur face à la recherche-création, Paris, Hermann, 2020.
HOUDART-MEROT Violaine et Anne-Marie Petitjean (dir.), La recherche-création littéraire, Bruxelles, Berlin, Peter Lang, 2021.
HOUDART-MEROT Violaine (dir.), Le tournant créatif de la recherche, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2024.
MANNING Erin et Brian Massumi, Pensée en acte – Vingt propositions pour la recherche-création, trad. Armelle Chrétien, Dijon, Presses du réel, 2018.
NOURY Cynthia et Louis-Claude Paquin, « Définir la recherche-création ou cartographier ses pratiques ? », Magazine de l’Acfas, 14 février 2018 (en ligne : https://www.acfas.ca/publications/magazine/2018/02/definir-recherche-creation-cartographier-ses-pratiques?__cf_chl_rt_tk=2O6F4kUnsqruM37HT_x7CSAje5AmrHQPk300SGnmJ_s-1773668542-1.0.1.1-uUD2TqLY37_WAVTrzKnuCurJ9oG04irFDGZn_I8sx_0)
OTT Manon, De cendres et de braises, l’expérience d’un film, Paris, Anamosa, 2019.
PAQUIN Louis-Claude, Méthodologie de la recherche-création : écriture de mes notes de cours, 2017 (en ligne : https://lcpaquin.com/MethoRC_notes_de_cours.pdf).
STÉVANCE Sophie, « À la recherche de la recherche-création : la création d’une interdiscipline universitaire », Intersections, 33(1), p. 3-9.
SUCHET Myriam, Indiscipline !, Montréal, Nota Bene, 2016.
Auteur
Vincent Broqua
Vincent Broqua est écrivain, traducteur et professeur de littérature et arts nord-américains à l'université de Paris 8 où il enseigne notamment la création littéraire. Il co-dirige l'Unité de recherche TransCrit. Avec Olivier Brossard et Abigail Lang, il est membre du collectif Double Change et dirige le programme de recherche Poets and Critics. Il est membre du groupe de recherche ENAG, éditeur de OELN. Sa monographie sur le peintre et poète Josef Albers explore les intersections entre peinture et écriture (Malgré la ligne droite: l'écriture américaine de Josef Albers, Presses du réel, 2021). Parmi ses dernières publications de création littéraire, on pourra lire Photocall, projet d'attendrissement (Petits matins, 2021), Recovery (tr. Cole Swensen, Pamenar Press 2023), La langue du garçon (Al Dante, 2023) et Et là je me mets en danseuse (Être Rabalaïre) écrit avec Anne Portugal (Cahiers de la Seine, 2025). Il travaille en ce moment à un projet multiforme sur ce qu'il nomme “la traduction louche”, deux ouvrages ont paru dans le cadre de ce projet: Gaiamen (Al Dante/Presses du réel, 2025) et Au téléphone avec Jacques (de la traduction louche) (Yvon Lambert/Martine Aboucaya, 2025). Il a traduit ou co-traduit plus de 15 livres de poésie, de philosophie et de propos d’artistes.
Pour citer cet article
Vincent Broqua, Politiques de la recherche-création, la recherche d’une indiscipline ?, ©2025 Quaderna, mis en ligne le 31 décembre 2025, url permanente : https://quaderna.org/8/politiques-de-la-recherche-creation-la-recherche-dune-indiscipline/
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