Introduction : « traits d’union »
Texte intégral
Le trait d’union qui figure dans le mot « recherche-création » est la visibilisation typographique des circulations entre recherche scientifique et pratique artistique. Parfois, l’une interroge l’autre si fort qu’elles ne peuvent plus être séparées en recherche d’un côté et création de l’autre. Parfois, elles parviennent à un point où l’une et l’autre sont difficiles à distinguer.
Ainsi, dans ce numéro de Quaderna, on pouvait difficilement séparer d’un côté des articles universitaires répondant aux critères de l’évaluation en double aveugle et de l’autre des créations sans dimension critique. Cela aurait consisté à nier la singularité des formes que produit la recherche-création. Il était logique que la rubrique « Création » ait d’une part une relation évidente au numéro critique par la présentation de pratiques exposées dans certains articles (la contribution de Myriam Suchet à la rubrique traduit les modalités pratiques de « l’inépuisette » qu’elle décrit et théorise dans son article critique). D’autre part, nous souhaitions que la rubrique présente une réflexion sur les formes de la critique (l’horoscope de Marie-Jeanne Zenetti, Lily Robert-Foley sur l’erreur) et qu’elle travaille entre les disciplines : la contribution de Anne-Lise Solanilla sur des ateliers avec des travailleur·ses du sexe et des exilé.es, l’introduction de Marie-Jeanne Zenetti sur le capitalisme digital et la divination critique, ou encore l’article de Eduardo Jorge de Oliveira sur une histoire épidermique du Brésil ont un fort ancrage interdisciplinaire et montrent que la recherche-création rend plus poreuses encore les frontières entre les disciplines des humanités. Certaines des contributions réfléchissent aux modalités d’inscription de la recherche documentaire dans l’exercice de la thèse (Elena Bonini). D’autres s’intéressent à un dialogue en traduction (Briggs et Renken), puis à un journal de traduction (Emma Doude van Troostwijk).
On verra donc que si les contributions rassemblées dans la rubrique « Création » de ce numéro sont fortement orientées vers la traduction et la critique littéraire (deux disciplines où le questionnement sur l’écriture et la forme de l’écriture est vivace), elles n’en sont pas moins de divers formats : extraits de thèses en cours, modalités critiques nouvelles, dialogue par la traduction, mise en application d’un protocole de recherche, article critique, conférence, méditation fragmentaire sur l’erreur… Et elles ont donc toutes un fort intérêt pour l’écriture critique et l’écriture universitaire, quitte à la mettre en échec ou à montrer d’autres voies possibles, parfois théorisées dans les articles du numéro soumis à évaluation universitaire.
Enfin, de la même manière que les contributions de la rubrique « Création » ont une forte dimension critique, dans la partie du dossier évaluée en double aveugle, certains articles emploient des formes là aussi diverses qui s’interrogent sur l’écriture académique (notamment les articles de Suchet, Mikkilä, Grass et Coelho), quand d’autres émanent de protocoles d’enquête (Jimenez sur la danse).
En somme, on a voulu par la rubrique « Création » et le numéro thématique effectuer un dialogue et une mise en relation entre recherche et création, non pour opposer les deux, mais pour, comme le dit Myriam Suchet dans son « Inépuisette à cherche », rappeler « à la recherche qu’elle aussi peut être un art vivant ».
Auteur
Vincent Broqua
Vincent Broqua est écrivain, traducteur et professeur de littérature et arts nord-américains à l'université de Paris 8 où il enseigne notamment la création littéraire. Il co-dirige l'Unité de recherche TransCrit. Avec Olivier Brossard et Abigail Lang, il est membre du collectif Double Change et dirige le programme de recherche Poets and Critics. Il est membre du groupe de recherche ENAG, éditeur de OELN. Sa monographie sur le peintre et poète Josef Albers explore les intersections entre peinture et écriture (Malgré la ligne droite: l'écriture américaine de Josef Albers, Presses du réel, 2021). Parmi ses dernières publications de création littéraire, on pourra lire Photocall, projet d'attendrissement (Petits matins, 2021), Recovery (tr. Cole Swensen, Pamenar Press 2023), La langue du garçon (Al Dante, 2023) et Et là je me mets en danseuse (Être Rabalaïre) écrit avec Anne Portugal (Cahiers de la Seine, 2025). Il travaille en ce moment à un projet multiforme sur ce qu'il nomme “la traduction louche”, deux ouvrages ont paru dans le cadre de ce projet: Gaiamen (Al Dante/Presses du réel, 2025) et Au téléphone avec Jacques (de la traduction louche) (Yvon Lambert/Martine Aboucaya, 2025). Il a traduit ou co-traduit plus de 15 livres de poésie, de philosophie et de propos d’artistes.
Pour citer cet article
Vincent Broqua, Introduction : « traits d’union », ©2025 Quaderna, mis en ligne le 31 décembre 2025, url permanente : https://quaderna.org/8/introduction-traits-dunion/
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