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# 08 Politiques de la recherche-création

Monica Cristini, La MaMa Experimental Theatre – A Lasting Bridge Between Cultures

New York/London, Routledge, coll. « Advances in Theatre and Performance Studies », 2024, 196 p.

Abstract

Monica Cristini’s La MaMa Experimental Theatre – A Lasting Bridge Between Cultures offers a clear and well-documented history of La MaMa’s central role in shaping the Off-Off-Broadway scene and its international connections between 1961 and 1975. Drawing on extensive archival research, Cristini shows how Ellen Stewart fostered creative exchange between American and European artists through touring, training, and collaborative workshops. The book highlights the contributions of groups such as the Open Theater, the La MaMa Repertory Troupe, the Great Jones Repertory Company, the Native American Theater Ensemble, and the Jarboro Players. While the final chapters touch on issues related to cultural appropriation and global artistic exchange, they point to questions that could be explored further. Overall, the study reframes the avant-garde as a transnational network rather than a set of isolated experiments.

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La MaMa Experimental Theatre – A Lasting Bridge Between Cultures est le fruit d’un projet académique de trois ans intitulé MariBet, mené au Département des cultures et civilisations de l’Université de Vérone, en partenariat avec le Martin E. Segal Theatre Center de la City University of New York. Ce programme européen de recherche (Marie Skłodowska-Curie) a permis à l’autrice, Monica Cristini, d’effectuer un travail d’archives particulièrement dense. Cette richesse documentaire se manifeste à travers une grande variété de sources (correspondances, programmes, articles de presse), ainsi que par un ensemble d’illustrations qui confèrent une dimension très concrète à l’histoire retracée. La bibliographie de seize pages et l’index détaillé font de cet ouvrage un outil de référence pour les étudiant·es et chercheur·euses en théâtre et en performance. Le livre n’est pas un essai théorique, mais une enquête historique minutieuse visant à éclairer un pan entier de la création expérimentale new-yorkaise.

Le projet de l’autrice est double. Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, The Dialogue with European Theater in the Years 1961–1975, Cristini cherche d’abord à comprendre les échanges et les relations qui se nouent, dans les années 1960 et 1970, entre l’avant-garde américaine et l’avant-garde européenne, ainsi que la manière dont ces circulations contribuent à l’évolution des pratiques scéniques en Europe. Ensuite, elle souhaite évaluer le rôle spécifique joué par La MaMa et par Ellen Stewart, non seulement comme soutien décisif à de jeunes artistes américains, mais aussi comme actrices clés dans la mise en place de collaborations transatlantiques. L’autrice analyse ainsi la manière dont Stewart a organisé des tournées, facilité des rencontres et accompagné l’essor de nombreuses compagnies en Europe.

L’enquête met en lumière deux apports essentiels. Le premier concerne l’importance d’un réseau international d’avant-garde qui se constitue au gré des tournées. L’autrice montre que celles effectuées par La MaMa entre 1965 et 1968 ont contribué à faire émerger cette dynamique. À la fin des années 1960, les festivals deviennent les plateformes privilégiées de cette avant-garde internationale, comme en témoigne, en France, le Festival de Nancy. L’ouvrage souligne combien La MaMa a participé à ce système. De ce point de vue, l’étude présentée dans cet ouvrage fait directement écho à celles qui étudient l’avant-garde en France à la même période 1 . Elle résonne également avec les réflexions proposées par Jean Jourdheuil à la fin de la décennie 1970 autour de la question de la circulation européenne et internationale, ainsi que d’une « festivalisation » de la culture 2 . Le second apport porte sur l’importance structurante des trainings d’acteurs dans les années 1960 et 1970. Les artistes américains découvrent en Europe des méthodes de travail qui transforment profondément leurs pratiques : travail physique, improvisation, exploration vocale, création collective. La MaMa accueille et soutient ces trainings, devenant l’un des lieux où ces pratiques se diffusent aux États-Unis. Ellen Stewart joue ici un rôle décisif, ayant très tôt perçu l’importance de ces méthodes dans la formation artistique. Les développements autour des questions de training résonnent également avec certaines orientations de la pensée contemporaines des performance studies, qui s’intéressent davantage à la pratique régulière, aux processus et aux répétitions qu’aux formes achevées et spectaculaires.

L’autrice adopte une perspective originale : plutôt que de se concentrer sur de grands noms, tels que le Living Theatre ou le Performance Group, elle restitue l’émergence et le développement de compagnies associées à La MaMa, souvent laissés à la marge des récits dominants consacrés au théâtre d’avant-garde. L’étude porte ainsi sur des compagnies telles que la La MaMa Repertory Troupe, The Open Theater, The Great Jones Repertory Company, La MaMa Plexus Workshop, The Jarboro Players ou encore le Native American Theater Ensemble. La période étudiée s’étend sur plus d’une décennie, un large spectre qui permet de faire apparaître la richesse des expériences, mais qui représente également un défi, tant le contexte historique, social et politique évolue significativement d’une extrémité à l’autre du cadre chronologique. L’ouvrage aborde la décennie en six chapitres : les deux premiers sont consacrés à la période précédant 1965, les deux suivants à la période 1965-1968, et les deux derniers traitent d’une période qui débute en 1969.

Dans le premier chapitre, l’autrice retrace la naissance du Off-Off-Broadway comme la formation d’un écosystème alternatif, organisé en marge des logiques commerciales du théâtre new-yorkais. Ce réseau repose sur des lieux non-dédiés (cafés, galeries, églises) souvent constitués en clubs privés pour échapper aux réglementations municipales. La diffusion fonctionne par bouche-à-oreille ou via le Village Voice, créant une sphère artistique souterraine et solidaire. La création y est foisonnante, spontanée, souvent montée en quelques semaines, sans training structuré. L’autrice situe clairement ces analyses dans l’état de la recherche existante (Kirby, Banes), tout en proposant son propre cadrage historique. La dernière section, consacrée aux influences esthétiques, reste volontairement ouverte : la diversité des sources mobilisées (Beat Generation, jazz, pop art, Artaud, Brecht, Stein) est telle qu’en proposer une synthèse complète dépasserait largement le cadre de l’ouvrage et relèverait d’une étude à part entière.

Le deuxième chapitre approfondit l’étude du réseau Off-Off-Broadway et introduit un concept clé que l’autrice emprunte à Ellen Stewart : la « cross-pollination », qui désigne la circulation créative entre artistes, lieux et cultures. Les trois premières parties reviennent sur les échanges entre espaces, la solidarité interne et la manière dont Stewart stimule ces collaborations. La quatrième partie élargit l’échelle d’analyse au rôle international de Stewart, engagée dans plusieurs organisations telles que le Third World Institute ou l’UNESCO. La dernière partie annonce le chapitre suivant, consacré à l’expérience européenne de La MaMa. L’autrice souligne la faible visibilité médiatique du Off-Off-Broadway dans la presse américaine et explique que c’est en réaction à cette situation qu’Ellen Stewart choisit de se tourner vers l’Europe, espérant y trouver un terrain plus propice aux rencontres et aux expérimentations.

Le troisième chapitre retrace les premières tournées européennes. Ces pages, fondées sur un travail d’archives particulièrement précieux, mettent en lumière les débats internes et les tensions esthétiques qui traversent les compagnies. L’autrice montre le rôle central d’Ellen Stewart dans l’organisation de ces voyages, qui préparent l’émergence d’un véritable réseau d’avant-garde international. Elle démontre aussi comment Stewart orchestre à distance des rencontres déterminantes, notamment avec Jerzy Grotowski. Le chapitre est structuré en six parties : on suit d’abord les premières tournées, en particulier celle de la troupe de Tom O’Horgan au Danemark en 1965, puis leur impact sur la réception des spectacles aux États-Unis, comme Stewart l’avait anticipé. Viennent ensuite une restitution des trainings avec Barba et Grotowski, l’analyse des tournées ultérieures, ainsi qu’un cas d’étude documenté. Enfin, la dernière partie, qui évoque une prise de distance de l’Open Theater à l’égard des trainings européens de Grotowski, ouvre sur les deux chapitres suivants, consacrés aux développements du côté américain.

Le quatrième chapitre s’intéresse à deux compagnies en résidence à La MaMa à partir de 1965 : l’Open Theater, dirigé par Joseph Chaikin, et la La MaMa Repertory Troupe, menée par Tom O’Horgan. L’autrice décrit plusieurs transformations majeures de l’écosystème Off-Off-Broadway : stabilisation des productions, harmonisation progressive des styles, structuration des groupes. Les deuxième et troisième parties du chapitre sont consacrées aux questions de travail d’ensemble et de création collective, analysées à partir d’exemples précis. La quatrième partie développe notamment le cas de Viet Rock (1966), présenté comme un exemple emblématique de spectacle issu d’un processus de workshop. Comme dans la dernière section du premier chapitre, on pourrait souhaiter une analyse plus approfondie de ces pratiques, dont la complexité méthodologique et esthétique se prête difficilement à un traitement synthétique. La cinquième partie propose enfin une réflexion sur la notion même de workshop, à partir d’une table ronde dont un article publié dans la revue Sipario rend compte.

Le cinquième chapitre porte sur la période postérieure à 1969, moment de transition qui suit le boom de 1965-1968. L’autrice consacre plusieurs pages à l’arrivée de Stanley Rosenberg (La MaMa Plexus, en 1967) et à celle d’Andrei Șerban en 1970, puis à la fondation du Great Jones Repertory Troupe l’année suivante. Une analyse resserrée de Medea and Jason (1972) illustre l’intérêt renouvelé pour la mythologie, dans un mouvement général de l’avant-garde en direction du rite, déjà perceptible au Living Theatre (Antigone) et dans d’autres groupes d’avant-garde (Performance Group, Dionysus in 69). La troisième partie examine les travaux de Peter Brook, notamment en Afrique, ainsi que la venue de Grotowski à New York en 1969. La quatrième partie explore les recherches menées par Șerban avec Elisabeth Swados, en particulier autour de Trojan Women à partir de 1974. La cinquième partie met en évidence le rôle déterminant des ateliers de La MaMa Plexus dans la diffusion des méthodes de Grotowski et de Barba, notamment à travers les universités américaines.

Le sixième et dernier chapitre examine le début des années 1970, marqué par l’accueil, à La MaMa, de troupes issues d’horizons culturels variés. La première partie s’intéresse au Native American Theater Ensemble, engagé à cette époque dans une collaboration avec Peter Brook au sein du Brooklyn Academy of Music, institution de premier plan dans le paysage artistique new-yorkais. Leurs recherches s’orientent alors vers un langage scénique qualifié de « primal », censé pouvoir s’adresser à tou·te·s, en toutes circonstances. La deuxième partie retrace la tournée des Jarboro Players, troupe africaine-américaine politiquement engagée dont les spectacles, conçus en priorité pour s’adresser à cette communauté, proposent une esthétique naturaliste qui s’est heurtée aux attentes du public lors de leur tournée en Italie. Les analyses proposées dans cette dernière séquence sont très riches, même si elles apparaissent légèrement moins développées que celles consacrées aux premières années du Off-Off-Broadway et de La MaMa. Quelques éléments supplémentaires permettant de mieux saisir leur évolution, notamment dans leurs relations aux institutions et au contexte urbain, auraient sans doute apporté un éclairage complémentaire. Le chapitre montre que les projets s’inscrivent dans un paysage institutionnel en mutation, qui influe également sur l’approche des cultures. La troisième partie, qui tient lieu de conclusion, ouvre ainsi des perspectives particulièrement stimulantes, et l’on peut imaginer qu’une synthèse un peu plus étoffée aurait permis de mettre pleinement en valeur la richesse des questions soulevées.

Les deux derniers chapitres ouvrent des pistes importantes, que l’on pourrait toutefois souhaiter voir accompagnées d’une réflexion historique et politique plus approfondie. Les enjeux d’appropriation culturelle, de dynamiques néocoloniales, ou encore de mobilisation des cultures comme réservoirs esthétiques manipulables sont aujourd’hui au cœur des débats critiques. À la lumière des sensibilités contemporaines sur ces questions, une mise en perspective plus explicite aurait apporté une dimension analytique supplémentaire.

L’ouvrage constitue une contribution majeure à l’histoire du Off-Off-Broadway et à l’étude de la circulation transatlantique des avant-gardes. Sa richesse documentaire, la qualité de son travail d’archives et l’attention portée à des compagnies peu étudiées en font un livre essentiel. Si certains aspects pourraient être approfondis, ces remarques témoignent surtout de l’intérêt suscité par les questions que l’ouvrage met en lumière. Le concept de cross-pollination, central dans le livre, permet de penser l’avant-garde comme un réseau de pratiques et de circulations international plutôt que comme une série de ruptures isolées. L’ouvrage met également en lumière les héritages contemporains : le rôle du training, la valeur du collectif, l’importance des festivals, la mobilité des artistes et la reconnaissance de pratiques longtemps marginales. En ce sens, il ne se limite pas à restituer une histoire, mais contribue à reconfigurer notre compréhension même de l’avant-garde théâtrale au vingtième siècle.

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  1. Marielle Pelissero, De l’underground à la performance. L’avant-garde contre le théâtre, 1963-1973, Classiques Garnier, 2023
  2. Voir notamment : Jean Jourdheuil, Le théâtre, l’artiste, l’État, Paris, Hachette, 1979, ainsi que ses articles parus dans la revue Frictions, théâtres-écritures, no 17, septembre 2011.

Auteur

PhD, Theater and Performing Arts
Postdoctoral Researcher FNRS – Université libre de Bruxelles
Visiting Scholar, UNIRIO – Instituto Villa-Lobos, PPG Música

Pour citer cet article

Marielle Pelissero, Monica Cristini, La MaMa Experimental Theatre – A Lasting Bridge Between Cultures, ©2025 Quaderna, mis en ligne le 31 décembre 2025, url permanente : https://quaderna.org/8/monica-cristini-la-mama-experimental-theatre-a-lasting-bridge-between-cultures/

Monica Cristini, La MaMa Experimental Theatre – A Lasting Bridge Between Cultures
Marielle Pelissero

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