WOLFGANG ADAM, JEAN MONDOT, AVEC LA COLLABORATION DE SERGEJ LIAMIN (ÉDS.), PRAKTIZIERTER GALLOTROPISMUS, FRANZÖSISCHE TEXTE, GESCHRIEBEN VON DEUTSCHEN AUTOREN / PRATIQUE DU GALLOTROPISME, TEXTES FRANÇAIS ÉCRITS PAR DES AUTEURS ALLEMANDS, HEIDELBERG, WINTER, 2019

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En 1813, dans le contexte de la lutte contre l’armée napoléonienne, le poète allemand Ernst Moritz Arndt publia un pamphlet anti-français intitulé La haine du peuple et l’usage d’une langue étrangère, ouvrage où il fustige la langue française et son usage par les élites politiques et intellectuelles en Allemagne. Pourtant, quelques années auparavant, Friedrich Schlegel et Goethe, parmi d’autres, pratiquèrent couramment le français dans leur correspondance et dans d’autres types de textes, y compris littéraires. En effet, avant 1800, l’équation herdérienne « une nation = une culture = une langue » ne s’était pas encore imposée comme une norme absolue, exclusive, dans les pays germaniques. Alors que le nationalisme linguistique et l’idéologie de la langue maternelle ont marqué de leur sceau l’histoire des XIXeet XXe siècles, la pratique du français par des auteurs allemands a été progressivement marginalisé, tabouisée, même si elle se poursuivit bien au-delà de 1800, comme le montrent notamment les Œuvres de M. Auguste-Guillaume de Schlegel, frère de Friedrich, publiées en 1846 à Leipzig. 

Le premier mérite de la présente anthologie publiée par une équipe franco-allemande constituée autour de Wolfgang Adam et Jean Mondot, deux éminents spécialistes de l’histoire culturelle allemande des XVIIe et XVIIIesiècles, consiste à rappeler l’importance de cette forme de « pratique du gallotropisme » selon le terme qui sert de concept-clé au projet. La publication clôt un important programme de recherche, démarré en 2010 avec le soutien de l’ANR et de la DFG, programme intitulé « Gallotropisme et modèles civilisationnels dans l’espace germanophone (1660–1789) » et qui avait donné lieu à trois actes de congrès publiés entre 2016 et 2017 chez le même éditeur. À mi-chemin entre gallophobie et gallophilie, le concept de gallotropisme avait été défini par les maîtres d’œuvre du projet comme une forme de recours « neutre » aux modèles littéraires, culturels et civilisationnels français qui ont si profondément marqué l’espace germanophone de cette époque. 

Concernant les pratiques langagières, ce présupposé de neutralité, incluant une attitude « dépourvue d’émotions », comme l’indique l’introduction, peut interroger dans la mesure où, à partir du milieu du XVIIIe siècle, l’usage des langues « étrangères » est de plus en plus investi de questions identitaires. Dès lors, le français ne peut plus se résumer à une simple lingua franca, mais doit composer avec les préceptes du patriotisme culturel et littéraire. S’y ajoute l’importance de facteurs psycholinguistiques qui entrent en jeu dès lors que le français remplit la fonction de « langue du cœur », langue de l’amour et des sentiments, comme cela est dit à plusieurs reprises (pp. 8, 44 et 77 notamment). L’insistance avec laquelle les contributeurs s’empressent à réitérer, tout au long de l’ouvrage, la supposée « neutralité » du recours au français par les auteurs n’est-elle pas un premier indice quant à la fragilité de cette affirmation ? Entre 1660 et 1789 se prépare en Europe un bouleversement total du rapport entre l’individu et ses langues dans le sillage de l’abandon progressif de l’ancien universalisme. Si ce bouleversement concerne en premier lieu la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il se situe de fait au cœur de cette anthologie.

L’opposition entre « textes français » et « auteurs allemands » telle qu’elle apparaît dès le sous-titre de la publication peut également soulever des interrogations dans la mesure où elle semble peu opérante dans bon nombre de cas. Cela vaut en particulier pour une figure comme Leibniz, qui fut un penseur foncièrement cosmopolite et plurilingue, ou pour le roi de Prusse Frédéric II, dont le rapport à la langue allemande, qualifiée « à demi-barbare », fut pour le moins compliqué. Somme toute, cette grille de lecture implicitement proto-nationale ne semble pas plus convainquant que le présupposé d’une neutralité dans le rapport des individus aux langues. D’autres auteurs majeurs du XVIIIe siècle, tels que le Baron d’Holbach et Frédéric-Melchior Grimm, écrivains français d’adoption nés dans le Saint Empire germanique, échappent également à cette grille de lecture binaire. Ces deux auteurs n’ont pas été accueillis dans l’anthologie, alors qu’ils s’inscrivent parfaitement dans son périmètre. 

Toutes ces problématiques, qui se trouvent au centre des recherches linguistiques et littéraires consacrées actuellement à l’histoire des pratiques langagières en Europe, restent malheureusement sous-exploitées par le présent volume. De taille réduite (moins de 200 pages), celui-ci se contente de présenter un choix commenté de textes français écrits entre 1608 et 1802, textes qui ne sont pas inédits mais reproduits d’après leurs éditions de référence. La vingtaine de textes publiés, incluant des lettres de Winckelmann, de Goethe, de Wieland, de Sophie La Roche et de Frédéric II, ainsi que des textes relevant du genre pragmatique (mémoires, essais, écrits programmatiques et satires), sont accompagnés de brefs commentaires qui s’inscrivent dans une perspective philologique et civilisationnelle.  

La sélection des textes retenus semble mince compte tenu de l’ampleur réelle du phénomène ; elle semble déterminée principalement par les domaines de spécialisation des chercheurs impliqués, sans que les critères du choix soient explicités. Pour être représentative de cette « pratique du gallotropisme », l’anthologie aurait notamment dû accorder une place plus importante aux genres littéraires (rappelons que le jeune Goethe, pour ne nommer que lui, fut l’auteur de toute une série de poèmes français). En outre, les commentaires n’évitent malheureusement pas toujours la paraphrase voire se contentent par endroits de juger la qualité du français ou de reprendre les présupposés énoncés dans l’introduction. D’autre part, l’appareil critique ne repose pas sur des bases assez fermes, chaque commentateur semblant avoir été libre de ses choix méthodologiques. 

Quant à l’introduction, bien qu’éclairante elle ne compte qu’une dizaine de pages qui n’apportent pas de réelle mise en perspective scientifique, en renonçant notamment à toute ouverture disciplinaire en direction de la (socio)linguistique. Les réflexions sur les implications du choix du français auraient sans doute mérité d’être développées pour que le lecteur puisse mieux saisir les enjeux de cette « pratique du gallotropisme ». Même si les pratiques illustrées par les textes reproduits diffèrent fondamentalement des idéologies linguistiques des XIXe et XXe siècles, leur supposée « neutralité » ne devrait pas dispenser de leur inscription dans les débats philosophiques, esthétiques et littéraires de l’époque, d’une contextualisation qui tienne compte de la nature intrinsèquement interdisciplinaire de ce genre de problématiques. Compte tenu des travaux existant dans le domaine de l’étude sociohistorique des pratiques plurilingues en Europe (on ne citera que l’ouvrage classique dirigé par Dieter Kimpel, Mehrsprachigkeit in der deutschen Aufklärung, Hambourg, Meiner, 1985), le lecteur intéressé par ces questions risque d’être déçu.

Trop sommaire pour une véritable anthologie, trop descriptive pour une contribution substantielle à la recherche, la publication – qui tranche ainsi avec les trois volumes précédents de la série – s’apparente à un simple florilège, un aperçu d’une pratique importante, complexe et passionnante. Elle laisse sur sa faim celui qui s’intéresse aux enjeux historiques, littéraires et philosophiques de ces usages du français par des auteurs issus de l’aire germanique. Cette clôture en demi-teinte ne saurait toutefois faire oublier l’excellente qualité des travaux issus de ce projet mené sous l’égide de Wolfgang Adam et Jean Mondot et dont on recommande vivement la lecture. Espérons que le chantier des « textes français écrits par des auteurs allemands » sera rouvert prochainement pour approfondir une problématique qui est sans aucun doute du plus grand intérêt pour la recherche à venir. 

Auteur

Dirk Weissmann ist Professor für Deutsche Literatur und Kultur an der Universität von Toulouse (Toulouse Jean Jaurès). Sein Hauptarbeitsgebiet ist die deutsche Literatur von der Goethezeit bis heute mit einem Schwerpunkt auf den Gebieten Interkulturelle Literaturwissenschaft, literarische Mehrsprachigkeit und Übersetzungswissenschaft.

Germaniste, Dirk Weissmann est Professeur des universités à l’Université Toulouse – Jean Jaurès. Il est membre du Centre de Recherches et d’Études Germaniques (CREG, EA 4151) et chercheur associé à l’ITEM (équipe « Multilinguisme, traduction, création »). Ses travaux portent sur la littérature d’expression allemande, en particulier sur sa dimension multilingue et interculturelle, ainsi que sur la théorie et la pratique de la traduction littéraire.

Pour citer cet article

Dirk Weissmann, WOLFGANG ADAM, JEAN MONDOT, AVEC LA COLLABORATION DE SERGEJ LIAMIN (ÉDS.), PRAKTIZIERTER GALLOTROPISMUS, FRANZÖSISCHE TEXTE, GESCHRIEBEN VON DEUTSCHEN AUTOREN / PRATIQUE DU GALLOTROPISME, TEXTES FRANÇAIS ÉCRITS PAR DES AUTEURS ALLEMANDS, HEIDELBERG, WINTER, 2019, ©2021 Quaderna, mis en ligne le 10 mai 2021, url permanente : https://quaderna.org/wolfgang-adam-jean-mondot-avec-la-collaboration-de-sergej-liamin-eds-praktizierter-gallotropismus-franzosische-texte-geschrieben-von-deutschen-autoren-pratique-du-gallotropisme-textes-franc/

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