Les proverbes espagnols et la féminisation linguistique

Quand la contextualisation fait la révolution

Abstract

Este estudio pretende cuestionar la influencia de los movimientos feministas actuales en la sabiduría popular española. La lengua suele reflejar las evoluciones de la sociedad y, siguiendo ese modelo, el refrán, como manifestación lingüística particular, debería ser objeto de una feminización que aspira a la paridad hombre / mujer. Sin embargo también se caracteriza el lenguaje proverbial por su fijación, que tiende a dificultar las adaptaciones, así como lo demuestra un análisis profundizado del refranero de Regino Etxabe que data de 2012; de aquí una tensión entre permanencia y evolución que parece aflojarse, no obstante, en situación de comunicación, lo que revela una diferencia de tratamiento entre lengua y discurso.

Résumé

L’objectif de cette étude est d’interroger l’influence des courants féministes actuels sur la sagesse populaire espagnole. La langue étant le miroir des évolutions sociétales, le proverbe, en tant que manifestation linguistique particulière, devrait, comme la langue espagnole dans son ensemble, être l’objet d’une féminisation visant la parité homme / femme. Mais le langage proverbial se caractérise aussi par son figement, lequel tend à entraver toute adaptation, ainsi que l’atteste une analyse approfondie du recueil de Regino Etxabe datant de 2012. En résulte une tension entre permanence et évolution qui semble toutefois se relâcher en situation de communication, révélant une différence de traitement entre langue et discours.

Texte intégral

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Depuis la mort de Franco en 1975, la lutte contre le sexisme et pour le respect de la parité s’est intensifiée, nourrissant la consolidation ou l’apparition de vigoureux courants féministes en Espagne, à l’instar de ceux se développant au sein de la société occidentale dans son ensemble. Et ce phénomène n’affecte pas uniquement les domaines politiques, juridiques, économiques etc., mais s’étend à tous les champs d’application, y compris la langue. Notre objectif n’est évidemment pas de dresser un portrait exhaustif du sexisme linguistique espagnol et de lister les solutions proposées, bien qu’il nous faille aborder rapidement la question, mais de nous intéresser à un objet linguistique potentiellement bien plus difficile à féminiser, parce que généralement considéré comme figé : le proverbe. Les refraneros les plus récents – nous prendrons pour exemple celui de Regino Etxabe 1 , datant de 2012 et comptant quelque 5 000 proverbes – témoignent-ils de la parité linguistique réclamée et revendiquée par les mouvements féministes actuels ? Sont-ils le reflet de l’évolution langagière où s’ancrent-ils fermement dans le moule masculin ? Observe-t-on une différence entre langue (les proverbes recensés dans des recueils, hors de tout contexte discursif) et discours (emploi des proverbes en situation de communication) ? Pour répondre à ces questions, nous nous interrogerons tout d’abord brièvement sur l’importance de la langue – et en particulier du proverbe – comme vecteur communicationnel d’évolution sociétale, avant d’étudier plus en détail les différents cas de parité ou de féminisation recensés ou refusés par le compilateur choisi.

Langue espagnole et féminisation : rapide état des lieux

La langue, comme l’a parfaitement souligné Jakobson 2 , est le canal permettant au destinateur de transmettre un message à un destinataire. Pour minimiser les efforts interprétatifs d’un interlocuteur et arriver aux effets escomptés, le locuteur doit donc choisir la formulation la plus pertinente possible dans le contexte commun à l’ensemble des acteurs de la communication 3 . Or ce contexte est par nature variable, dépendant des savoirs encyclopédiques de chacun, mais aussi de l’environnement spatio-temporel. Les luttes contre le sexisme et l’androcentrisme font aujourd’hui partie de ce contexte partagé et la langue, en tant que canal de communication, reflète cette évolution. Comme Darmaesteter avant lui, Boix souligne la tension constante entre permanence et variation à laquelle sont soumises les langues. Il en observe d’ailleurs « l’évolution sous la pression de la logique fonctionnelle du système linguistique et celle de phénomènes sociétaux particuliers, en l’occurrence la revendication d’une nécessaire place égalitaire de la femme dans le langage comme dans la société » 4 . De nombreux travaux et guides listant les formulations potentiellement discriminantes et proposant des solutions ont ainsi vu le jour 5 . Par souci de concision, nous rappellerons simplement que le masculin en espagnol est considéré comme le genre non marqué – face au féminin, genre marqué – et peut donc, à ce titre, avoir des emplois spécifiquement masculins (El alumno y la alumna deben ser los protagonistas de la práctica educativa) ou génériques, incluant alors les deux sexes (El deber del alumno es leer cuidadosamente todas las lecciones indicadas en el plan de estudio elegido), ce qui n’est pas le cas du féminin, exclusivement spécifique. En l’absence d’un contexte suffisant, cette double possibilité de lecture du masculin – spécifique vs générique – peut contrarier l’interprétation, voire la conduire à l’échec (Hablemos del comportamiento del alumno. Primero, debe respetar a la alumna : l’appréhension générique instinctive du masculin dans la première phrase est ici contredite par la seconde). Ce caractère potentiellement ambigu du masculin se retrouve au pluriel (Los alumnos deben ser puntuales : s’agit-il d’un ensemble composé uniquement de garçons ou d’un ensemble de filles et de garçons ?). C’est donc l’extension – à savoir l’ensemble des objets du monde auquel peut être associée une notion – « genrée » 6 du masculin qui peut être source d’ambiguïté. Afin d’éviter cet écueil, les écrits luttant contre le sexisme linguistique occasionné par l’ambivalence sémantique que nous venons d’évoquer préconisent soit d’expliciter les référents pour les emplois spécifiques (Hablemos del comportamiento del alumno varón. Los alumnos varones deben ser puntuales) et génériques (Hablemos del comportamiento del alumno y de la alumna / de la alumna y del alumno. Los alumnos y (las) alumnas / Las alumnas y (los) alumnos deben ser puntuales) soit de choisir une formulation collective univoque (Hablemos del comportamiento del alumnado. El alumnado debe ser puntual). Des solutions existent donc, mais sont-elles opératoires quand il s’agit de proverbes ?

Le proverbe est-il évolutif ?

Rappelons qu’un proverbe est une phrase anonyme qui exprime un avis ou un enseignement d’ordre moral ou pratique et dont le figement serait le résultat de deux facteurs essentiels : la répétition de moules syntaxiques et l’existence d’un rythme particulier. Concernant la sagesse populaire ibérique, ce rythme est fréquemment binaire (la césure de la séquence proverbiale en deux parties distinctes est alors révélée par la rhétorique – chiasmes, parallélismes, polysyndètes, répétitions simples, anadiphores, épiphores, anadiploses… – et la syntaxe – constructions symétriques ou parallèles) et systématiquement prosodique (rimes, assonances, allitérations, paronomase, homéotéleute) 7 .

Ce figement attribué à la sagesse populaire irait à l’encontre d’éventuelles mutations. Dans un même temps, un proverbe étant un objet linguistique, il devrait être soumis aux mêmes évolutions que la langue elle-même. Rien n’est pourtant aussi manichéen, comme l’a parfaitement souligné Oddo :

Le proverbe est une forme contrainte, mais ce n’est pas une forme figée, et l’observation de son signifiant en diachronie permet d’apprécier qu’il accepte un certain nombre de variations formelles dans son évolution, destinées pour la plupart à l’adapter aux états successifs de la langue. Des corrections d’archaïsmes lexicaux, des modifications syntaxiques, mais aussi des amputations de l’énoncé surviennent en diachronie, qui contredisent l’idée reçue d’une fixité inaltérable de ces formes 8 .

Le signifiant proverbial est également apte à se transformer pour s’adapter aux changements contextuels non linguistiques. En témoigne, par exemple, l’évolution du proverbe climatique Hasta mayo no te quites el sayo, que l’on rencontrait au Moyen-Âge, en Hasta el cuarenta de mayo no te quites el sayo, puis, plus récemment, en Hasta San Juan, no te quites el gabán, au sein desquels el cuarenta de mayo et San Juan se réfèrent respectivement au 10 juin et au 24 juin, attestant des températures hivernales empiétant chaque fois plus sur le retour du printemps 9 . La forme des proverbes ne peut donc être qualifiée que de semi-figée car elle reste potentiellement adaptable à son contexte d’insertion. Cette tension constante entre permanence et évolution tient à la nature même de la matière proverbiale, qui est, en réalité, l’explicitation de principes généraux constituant des règles d’inférence, lesquelles déterminent nos actions physiques et psychiques au quotidien, ce que Grize nomme préconstruits culturels 10 et Anscombre, topoï 11 . Pour reprendre les mots de Charaudeau et Maingueneau, « [en] analyse de discours, [les] topoï ou lieux communs [sont certaines des] formes qu’adopte la “doxa” ou ensemble des croyances et des opinions partagées qui sous-tendent la communication et autorisent l’interaction verbale » 12 . Ainsi, ce qui permet, par exemple, de passer de « Tu insistes trop » à « ça va mal finir » est une règle d’inférence telle que « Si on insiste trop, alors ça finit mal », laquelle s’incarne dans le proverbe « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse » – Tanto va el cántaro a la fuente que al final se rompe, en espagnol. Si notre environnement change et induit une relation de cause à effet jusque-là inexistante, un nouveau préconstruit culturel ou topos, selon la terminologie, verra le jour et sera, à terme, susceptible d’être explicité via un nouveau proverbe ou l’altération d’un proverbe attesté, comme en témoigne l’évolution du proverbe météorologique évoqué plus haut.

L’invention proverbiale permet donc en réalité de combler un vide cognitif logique : elle rétablit un contexte dans lequel le raisonnement inédit devient pertinent. La création d’un proverbe est ainsi, avant tout, la création d’un contexte de pertinence visant à justifier une expérience ne cadrant pas avec notre vision du monde 13 .

Les efforts linguistiques actuels visant à combattre l’androcentrisme devraient de ce fait naturellement affecter la sagesse populaire.

Le proverbe a-t-il un genre ?

Il ne s’agit pas ici de mettre au pilori la misogynie des thématiques proverbiales, maintes fois démontrée, mais de nous intéresser au traitement du masculin, potentiellement porteur d’ambiguïté, en nous appuyant sur un corpus de référence : le Diccionario de refranes comentado d’Etxabe, recueil très récent puisqu’édité en 2012 et donc supposément plus à même de proposer d’éventuelles évolutions en accord avec celles proposées par les guides féministes.

Parmi les solutions proposées, la neutralisation serait la plus simple à mettre en place ; elle peut être envisagée pour les énoncés proverbiaux commençant par el que, auquel il suffirait de substituer quien. Or, dans la compilation observée, sur les 125 proverbes construits sur le masculin el que, seuls 27 s’articulent également sur le neutre quien :

Al que / A quien madruga, Dios le ayuda

El que / Quien a cuarenta no atura y a cincuenta no adivina, a sesenta desatina

El que / Quien adelante no cata, atrás se halla

El que / Quien al lobo envía, carne espera

El que / Quien anda entre la miel, algo se le pega

El que / Quien busca el peligro, en él perece

El que / Quien calla otorga

El que / Quien come más, come menos

El que / Quien con niños se acuesta, meado se levanta

El que / Quien de mozo no trota, de viejo galopa

El que / Quien espera desespera

El que / Quien la sigue la consigue

El que / Quien mucho abarca poco aprieta

El que / Quien no la corre de joven, la corre de viejo

El que / Quien no llora no mama

El que / Quien paga manda

El que / Quien pregunta, no yerra

El que / Quien quiera peces, que se moje el culo

El que / Quien ríe el último, ríe mejor

El que / Quien roba a un ladrón tiene cien años de perdón

El que / Quien solo come su gallo, solo ensilla su caballo

El que / Quien tiene boca, se equivoca

El que / Quien tiene capa, escapa

El que / Quien tiene cuatro y gasta cinco, no ha menester bolsillo

El que / Quien tiene vergüenza ni come ni almuerza

El que / Quien tuvo retuvo y guardó para la vejez

El que / Quien venga detrás que arree

L’attestation d’une possible commutation est donc loin d’être systématique et passe par la mention de la double possibilité de formulation à l’entrée El que… et à l’entrée Quien… – et non par le remplacement de la première par la seconde.

L’explicitation conjointe des référents masculin et féminin – que l’on soit en présence de pronoms (*El que y la que…) ou de substantifs (*El hombre y la mujer) – n’est jamais retenue, les contraintes formelles de l’énoncé proverbial (brièveté, rimique et rythmique propres) étant, à notre sens, trop contraignantes. Resterait la possibilité de conserver le masculin et de créer une nouvelle entrée pour son équivalent féminin, à l’image du phénomène observé plus haut. Étonnamment, Etxabe n’opte qu’à deux reprises dans son recueil pour un doublet de ce type avec : El que las sabe las tañe et Uno en papo y otro en saco que l’on rencontre également sous la forme La que las sabe las tañe et Una en el papo y otra en el saco. Aucune autre féminisation n’est attestée, le masculin – et son ambiguïté – l’emportant donc de façon presque exclusive dans le refranero. On pourrait être tentée d’en déduire, comme Bailly avant nous, que

[l]a littérature, les proverbes et dictons, les aphorismes et les préceptes, les expressions figées, les blagues, les médias écrits et audiovisuels, la publicité, les manuels de savoir-vivre, les self-help books et les stages de communication sont autant de vecteurs d’imposition de normes sexolectales 14 .

Il nous semble cependant que la situation est, ici, plus complexe.

De la différence langue vs discours

En effet, si la compilation observée ne fait état que de deux cas de parité linguistique, une recherche sur internet 15 change considérablement la donne, puisque 104 proverbes – sur les plus de 700 potentiellement féminisables recensées par nos soins, soit aux alentours de 14 % – ne présentant pas de féminisation chez Etxabe en autorisent une dans ce nouvel environnement, selon un procédé morphologique (amigo > amiga, uno > una, buen > buena) ou lexical (el > la, hombre > mujer, rey > reina) :

A buena entendedora, pocas palabras bastan

A la que madruga, Dios la ayuda

Amiga reconciliada, enemiga doblada

Cría cuervas y te abrirán / sacarán los ojos

Cuando pobre franca, cuando rica avarienta

Cuando una no quiere dos no riñen / no pelean / no barajan

De desagradecidas está el mundo lleno

De joven, piróman; y de vieja, bombera

De la vieja, el consejo

De las desagradecidas está lleno el infierno

Desgraciada en el juego, afortunada en amores

Desnuda nací, desnuda me hallo

En casa de la herrera, cuchara de palo

En tierra de ciegas, la tuerta es la reina

Entre hermanas no metas las / tus manos

Éramos pocas y parió la abuela

Es de bien nacidas ser agradecidas

Eso queremos las de a caballo, que salga el toro

Gata con guantes no caza ratones

Gata escaldada el agua huye

Hacienda, tu dueña te vea

Hadas y lados hacen dichosos, o desdichados

Hija no tenemos y nombre le ponemos

Ira de hermanas ira de diablos

La casada casa quiere

La diabla sabe más por vieja que por diabla

La mejor escribana echa un borrón

La mujer es una loba para la mujer

La mujer propone y Dios dispone

La mujer y la osa cuanto más fea más hermosa

La que algo quiere algo le cuesta

La que anda entre la miel, algo se le pega

La que avisa no es traidora

La que calla otorga

La que con niños se acuesta, meada se levanta

La que con niños se acuesta, orinada amanece

La que espera desespera

La que la sigue la consigue

La que lo tiene lo gasta

La que mucho abarca poco aprieta

La que no cojea, renquea

La que no llora no mama

La que no se consuela es porque no quiere

La que no se fía no es de fiar

La que paga manda

La que quiera honra que la gane

La que quiera peces, que se moje el culo

La que quiere azul celeste que le cueste

La que reparte se lleva la mejor parte

La que ríe la última, ríe mejor

La que roba a un ladrón tiene cien años de perdón

La que rompe paga

La que se casa por todo pasa

La que sigue la caza, ésa la mata

La que tiene boca, se equivoca

La que tiene capa, escapa

La que tiene vergüenza ni come ni almuerza

La que tuvo retuvo y guardó para la vejez

La que venga detrás que arree

Ladrona que roba a ladrón tiene cien años de perdón

Las valientes y el buen vino suelen durar poco tiempo

Mal de muchas consuelo de tontos / tontas

Más sabe la diabla por vieja que por diabla

Más vale amiga en plaza que dinero en arca

Más vale buena por conocer que mala conocida

Más vale ser sola que mal acompañada

Muchas maestras cohonden las novias

Muchas piensan que hay tocinos y no hay estacas

Muchas son las llamadas y pocas las escogidas

Muerta la perra se acabó la rabia

Mujer precavida vale por dos

Mujer prevenida vale por dos

Nadie nace enseñada

Ninguna da lo que no tiene

No hay enemiga pequeña

No hay peor sorda que la que no quiere oír

No hay que ser buena sino parecerlo

Perdido es quien tras perdida anda

Perra ladradora, poco mordedora

Piensa la ladrona que todos son de su condición

Pobre porfiada saca mendrugo

Presa por mil, presa por mil quinientos

Quien a nosotras trasquiló, las tijeras le quedaron en la mano

Quien a una castiga, a ciento hostiga

Quien con lobas anda, a aullar se enseña / aprende

Quien con niñas se acuesta cagado amanece

Quien con niñas se acuesta meado se levanta

Quien en un año quiere ser rica, al medio le ahorcan

Quien fea ama, hermosa le parece

Quien no sabe de abuela, no sabe de bueno

Quien ríe última ríe mejor

Sabe más la diabla por vieja que por diabla

Si eres niña y has amor, ¿qué harás cuando mayor ?

Todas eran en la conseja, y más la vieja.

Una a una se hace un montón

Una en la boca y otra en el corazón

Una en la boca y otro en el corazón

Una levanta la caza y el otro la mata

Una loca hace ciento

Unas nacen con estrella y otros / otras nacen estrellados

Unas tienen la fama, y otras cardan la lana

Valiera más sola que mal acompañada

Ya que no seas casta, sé cauta

Zapatera a tus zapatos 16

 

Le paramètre fondamental est que ces proverbes féminisés sont contextualisés ; en d’autres termes, ils n’apparaissent pas inertes dans un recueil – en langue, donc –, mais sont employés en situation de communication (littérature, presse, forums, blogs etc.) – c’est-à-dire en discours 17 . Une différence entre langue et discours semble donc se dessiner quant à la prépondérance du masculin et elle pourrait trouver son origine, au-delà de la prétendue fixité formelle de la matière proverbiale – toute relative, nous l’avons vu –, dans son usage même. La fonction d’un préconstruit culturel est en effet d’autoriser le passage du général au particulier, comme l’attestent ces quelques usages du proverbe féminisé La que la sigue la consigue 18 , observables sur internet :

 

¡ Chiquillas, no pierdan las esperanzas, porque la que la sigue la consigue 19  !

Por supuesto que si luchas lo conseguirás !! claro que sí !!! yo tengo que trabajar mucho para ello pero mira, al final la que la sigue la consigue 20  !!

Ve al gimnasio y haz propiocepción y mucho trabajo de tibiales, gemelos y sóleos. La que la sigue la consigue. Suerte 21  !

De façon systématique, nous observons que l’énoncé proverbial, principe général, est utilisé pour légitimer une action particulière (no pierdan las esperanzas, ve al gimnasio y haz propiocepción, si luchas lo conseguirás) 22 . Le proverbe, parole collective, véhicule en effet un schéma argumentatif 23 qui fonctionne comme la prémisse majeure d’un mécanisme enthymémique 24 . Par exemple :

Majeure : La que la sigue la consigue = si l’on persiste, on arrive à ses fins

Mineure : tu persistes

Conclusion : donc, tu arrives à tes fins

La mineure et la conclusion sont l’application de l’énoncé proverbial dans le domaine du particulier, comme en témoigne le recours à la deuxième personne du singulier. C’est cette particularité du mécanisme logique déclenché par le proverbe qui nous a incitée à parler dans de précédents travaux d’enthymème interlocutif 25 . Notons que la matière proverbiale, si elle s’adresse toujours à un interlocuteur, ne le prend pas nécessairement pour objet. Autrement dit, elle cherche toujours à l’influencer, mais concernant un tiers. Le processus enthymémique est, dans ce cas, légèrement différent :

Majeure : La que la sigue la consigue = si l’on voit une personne persister, on ne doit pas douter qu’elle arrivera à ses fins

Mineure : tu vois une personne persister

Conclusion : donc, tu ne dois pas douter qu’elle arrivera à ses fins

En voici un exemple en contexte :

Liz y Nadia Harris están casadas desde hace 4 años y viven en Nueva Orleans. Llevaban muchos años intentando embarazarse. Nadia se sometió a nueve procesos de inseminación artificial, pero ninguno les daba lo que tanto anhelaban : ser madres. Sin embargo, la que la sigue la consigue. El décimo intento fue mucho más de lo que esperaban 26 .

Quel que soit le cas de figure – que le référent soit l’interlocuteur ou une tierce personne –, si nous prêtons attention à la majeure, nous constatons que, d’un point de vue cognitif, la référence à un féminin ou à un masculin ne semble pas, à première vue, importer, dans la mesure où c’est le schéma argumentatif sous-jacent (si l’on persiste, on arrive à ses fins / si l’on voit une personne persister, on ne doit pas douter qu’elle arrivera à ses fins), schéma au référent asexué (on / une personne), qui prime. Preuve en est : la séquence El que la sigue la consigue aboutit au même schéma argumentatif et au même développement enthymémique. Hors de tout contexte – dans les recueils, donc –, féminin et masculin impliquent un raisonnement cognitif identique, ce qui pourrait expliquer, mais non justifier la non-mention de cette féminisation potentielle et la préférence pour le masculin, plus globalisant du point de vue de l’extension genrée, qui lui est traditionnellement attribuée par les grammairiens. Nous pourrions aussi prendre le contrepied de cette réflexion et arguer que l’incorporation ou du moins l’évocation dans les compilations proverbiales des cas de féminisation relevés serait parfaitement motivée, puisque cette alternance n’altère en rien le schéma argumentatif induit et n’est pas anecdotique, certaines occurrences étant déjà observables chez Rojas et Cervantes :

Cuando pobre franca, cuando rica avarienta 27 ,

Quien a nosotras trasquiló, las tijeras le quedaron en la mano 28 ,

voire attestés chez Correas 29 , compilateur du XVIIe siècle :

Todas eran en la conseja, y más la vieja,

Una en la boca y otro en el corazón.

En contexte, les choses diffèrent, car le processus logique d’application au particulier se déploie. Un référent proverbial masculin semble alors devenir problématique lorsque son pendant en discours est de sexe féminin (qu’il s’agisse de l’interlocuteur ou d’un tiers). Pourtant, cette configuration n’outrepasse pas l’extension genrée du masculin générique, qui englobe des individus de sexe masculin et de sexe féminin et pourrait donc tout à fait être employé pour légitimer l’action d’un particulier de sexe féminin. Le problème résiderait dans la possibilité simultanée d’une appréhension spécifique de ce masculin au sein du proverbe, laquelle rendrait plus délicate l’identification d’un référent spécifiquement féminin en situation de communication. Afin de limiter les efforts de traitement de la part de l’interlocuteur, le locuteur pourrait alors faire le choix d’adapter le genre du référent proverbial à celui du référent particulier auquel il s’applique. La recherche de la pertinence optimale – au sens sperberien du terme – serait ainsi, selon nous, l’hypothèse la plus probable de féminisation des référents proverbiaux, l’existence d’un référent discursif féminin conduisant à altérer le signifiant attesté d’un proverbe pour faciliter l’interprétation. Cette modification formelle, bien que tout à fait subjective, semble être privilégiée en discours, El que la sigue, la consigue étant quant à lui restreint, dans les exemples que nous avons pu compulser sur les moteurs de recherche, à des référents discursifs spécifiquement masculins :

Seguro que a Priscila no la mareabas tanto como a mí… Y ahora que la nombro : ¿ cómo es que tarda tanto ? ¡ Mira que si te está poniendo los cuernos con Roberto… ! (Ríe) Tendría gracia, a estas alturas… Claro que… el que la sigue la consigue 30 .

ou génériques :

Los títulos de los premios que se otorgarán son altamente atractivos : Mosca cojonera, al diputado más incordiante ; oh, es él, subtitulado El polvorón extremeño, para el parlamentario más deseado por las periodistas ; Borrega tipo, el que la sigue la consigue, para el político más tenaz en los temas agrarios 31 .

La féminisation du signifiant proverbial est non seulement avérée et extrêmement fréquente en discours, mais viserait également la pérennité. À la féminisation, s’ajoutent en effet parfois d’autres transformations visant à rétablir la rime interne lorsque celle-ci a été mise à mal par le changement de genre grammatical. Entre hermanos no metas las manos est ainsi remplacé, lorsque le référent est de sexe féminin, par Entre hermanas no metas tus manos, mais aussi par Entre hermanas, no metas tus garras 32 , observé dans un commentaire de photo postée sur Instagram. De même, à Quien no sabe de abuelo, no sabe de bueno, l’on substitue Quien no sabe de abuela, no sabe de bueno et aussi Quien no sabe de abuela, no sabe cosa buena, que l’on rencontre dans un article de presse en 2014 notamment 33 ainsi que dans de nombreuses compilations proverbiales numériques et non-officielles (Refranes de la abuela, El Refranero popular, Proverbios españoles, Dichos y frases…). De ces occurrences transparaît une volonté de reconstruire une rime finale malmenée par la féminisation : hermanos / manos > hermanas / manos > hermanas / garras ; abuelo / bueno > abuela / bueno > abuela / buena. En opérant ces modifications, les locuteurs cherchent à ajuster les variantes féminisées au moule formel proverbial, se conformant à « la fréquente évolution des proverbes vers des structures rimiques » 34 relevée par Anscombre et favorisant ainsi leur reconnaissance et, consécutivement, leur progressif figement selon le processus de proverbialisation exposé par Schapira 35 . Il ne s’agit pas, en conséquence, d’altérations se voulant provisoires et circonscrites à la fugacité de la communication.

En conclusion, contrairement à ce que laisse supposer leur absence dans les recueils contemporains que nous avons pu compulser, à l’instar de celui d’Etxabe que nous avons choisi ici comme compilation de référence 36 , les proverbes mettant en scène un référent masculin acceptent la féminisation, mais en contexte, lorsque le référent discursif correspondant est spécifiquement féminin. Les compilations restent, semble-t-il, des lieux hermétiques aux évolutions linguistiques féministes, mais on ne peut en rejeter la faute sur la nature prétendument inaltérable du proverbe, qui, à l’usage, s’avère adaptable au sexe du référent. La sagesse populaire fait ainsi le grand écart entre un statut conservateur en langue, adopté par les compilateurs, et une flexibilité progressiste en discours, plébiscitée par les locuteurs, lesquels font leur le proverbe détourné A palabras misóginas, oídos sordos.

Bibliographie

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Auteur

Sonia Fournet-Pérot est agrégée d’espagnol et Maîtresse de Conférences en linguistique hispanique, spécialisée en parémiologie et en pragmatique. Actuellement en poste à l’Université de Limoges, elle est membre titulaire du CeReS (Centre de Recherches Sémiotiques). Elle a codirigé deux ouvrages, publié plus d’une trentaine d’articles et, récemment, une monographie intitulée Soixante-six proverbes espagnols ambigus. Définition, catégorisation et contextualisation de l’ambiguïté proverbiale organique (Lambert-Lucas, 2016).

Pour citer cet article

Sonia Fournet-Pérot, Les proverbes espagnols et la féminisation linguistique, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 23 décembre 2018, url permanente : https://quaderna.org/les-proverbes-espagnols-et-la-feminisation-linguistique/

Les proverbes espagnols et la féminisation linguistique
Sonia Fournet-Pérot

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