Guillaume Marche, La Militance LGBT aux États-Unis. Sexualité et subjectivité, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2017

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Cet ouvrage porte sur la militance LGBT aux États-Unis, des années 1980 à nos jours, dans une perspective à la fois historique et sociologique. Toutefois, si de toute évidence cet ouvrage s’inscrit dans l’histoire des LGBT aux États-Unis – une histoire qu’il enrichit –, ce n’est ni une histoire, encore moins l’histoire des LGBT, durant cette période. En effet, si Guillaume Marche (GM) s’intéresse au collectif LGBT, aux organisations et aux groupes, ce sont surtout les individu-e-s, les militant-e-s, les acteurs et actrices qui constituent ce que d’aucuns nomment la « communauté gaie et lesbienne » qui sont au cœur de cet ouvrage dont l’approche se veut « résolument microsociologique, ‘par le bas’ ». C’est la problématique paradoxale de « la corrélation entre l’institutionnalisation du mouvement LGBT, la normalisation des identités qu’il déploie et la disparition de la revendication sexuelle, mais aussi le lien entre cette disparition et un certain recul du militantisme au sein du mouvement LGBT » (p. 13) qu’interroge GM en s’appuyant à la fois sur des entretiens semi-guidés réalisées en 1993, 1997-8 et en 2012 et sur une connaissance pointue du mouvement LGBT américain. L’objet de GM est de comprendre et d’analyser le basculement d’une « période de militantisme offensif où érotique et politique LGBT étaient indissociables » vers celle d’un « divorce croissant entre sexualité et politisation des identités LGBT » à mesure que la légitimation de l’homosexualité va en s’accroissant (p. 22). Il s’agit également de démontrer qu’en deçà du recul du militantisme perdure une subjectivité au potentiel subversif.

L’ouvrage est composé de cinq chapitres qui chacun aborde la question de la tension entre sexualité et militantisme dans un cadre à la fois diachronique et contextuel.

Le premier chapitre, intitulé : « Des homosexualités et des mouvements », revient sur le caractère cyclique des mobilisations des homosexuel-le-s depuis les années 1950. GM identifie trois cycles, marqués par une évolution similaire allant pour chacun de la revendication d’un positionnement politique différentialiste et sexualisé vers celui d’un positionnement assimilationniste désexualisé :

  1. Le mouvement homophile des années 1950-60 qui revendiquait, à ses débuts, « une identité collective homosexuelle distincte de l’hétérosexualité » avant de minimiser cette différence tout en adoptant un positionnement qui mettait en avant une respectabilité désexualisée (p. 33).
  2. Le mouvement gai de libération qui commença par revendiquer une sexualité homosexuelle épanouie, libérée du carcan thérapeutique (p. 37), et qui s’est transformé dans les années 1970 en un mouvement communautariste ayant pour objectif de convaincre la majorité de son innocuité (p. 45).
  3. Enfin, l’activisme visible et provocateur des « années SIDA » qui cèdera la place, aux débuts des années 1990, à des revendications intégrationnistes, en particulier, celle du droit au mariage.

Comme le souligne GM, à cette évolution cyclique correspondent des postures idéologiques fondées sur des positionnements fluctuants en fonction des objectifs politiques, allant de l’essentialisme et du déterminisme biologique à un essentialisme stratégique ou encore à une vision constructiviste de l’homosexualité.

Le deuxième chapitre : « Entre éclatement et coalescence » montre qu’au début des années 1980, le climat politique d’un conservatisme moral hostile aux homosexuel-le-s semble contraindre ces dernier-e-s à une posture défensive plutôt qu’offensive et, qu’à la stigmatisation différentialiste ambiante, les LGBT s’efforcent de renvoyer une image lissée. L’impact du sida sur la « communauté gaie » marquera un nouveau tournant ouvrant la voie à un nouveau cycle. L’émergence d’Act Up en particulier va conduire à une « re-sexualisation » et une re-politisation des gais mais également des lesbiennes, notamment parmi celles qui se revendiquent d’un féminisme « pro-sexe ». Cependant, l’arrivée de Bill Clinton et des démocrates au pouvoir favorise une « dé-homosexualisation stratégique » des LGBT à travers des organisations nationales telles que Human Rights Campaign (HRC) ou National Gay and Lesbian Task Force (NGLTF) qui brassent des millions de dollars mais défendent des politiques assimilationnistes et plutôt conservatrices : il ne s’agit pas de revendiquer une égalité de droits en dépit de différences ‒ parce que ces droits sont fondamentaux ‒ mais en vertu de similitudes. Le paradoxe atteint son comble, en ce sens que les LGBT obtiennent de nombreux droits alors même que le militantisme est en déclin.

Dans le chapitre 3 : « Epanouissement sexuel et déception politique », GM défend l’idée d’une disjonction entre positionnement politique et sexualité : « aux organisations la charge de représenter le groupe selon les codes institutionnels ; au marché le soin de pourvoir à la demande d’hédonisme, voire de consumérisme érotisé » (p. 115). La reconnaissance sociale de la « normalité » des LGBT ouvre la voie à des intérêts commerciaux, la marche des fiertés se marchandise, on parle de « pink dollar » et de « dinks – double income no kids » dans la presse généraliste, et les hommes gais, en particulier, sont perçus comme une manne financière au pouvoir d’achat supérieur à celui de la moyenne. Toutefois, comme le montrent les entretiens réalisés par GM, cette institutionnalisation du mouvement, d’une part, et cette marchandisation aux allures de libération, d’autre part, ne sont pas du goût de toutes et tous. En effet, si le désengagement politique est patent, il n’est pas pour autant synonyme d’un désengagement émotionnel et intime.

Le chapitre 4 : « Sexualité et empowerment » s’intéresse aux articulations entre engagement, mobilisations LGBT et sexualisation. Se référant au texte d’Audre Lorde « Des usages de l’érotique : l’érotique comme pouvoir » (1984) GM se propose de montrer le potentiel de transformation sociale inhérent à la sexualité, qui, si elle relève théoriquement du domaine privé, s’avère pourtant être fortement présente dans les espaces publics où elle obéit aux normes sociales et morales en vogue. Pour GM, cet angle d’approche « permet de réfléchir aux mouvements sociaux en d’autres termes que ceux de l’efficacité législative » (p. 156). En outre, cet angle conduit à une distinction entre le visible et le réel, entre ce que l’on donne à voir et la réalité. Ce chapitre porte ainsi sur trois exemples de sexualités dérangeantes mais néanmoins porteuses de transformation sociale. En premier lieu, GM soulève la question brûlante de la sexualité des jeunes dont la revendication constitue un véritable défi tant elle est  confrontée à un déni d’existence. GM présente ensuite le cas de l’organisation Sex Panic ! dont les mobilisations visant à résister à la répression sexuelle motivée par la volonté de gentrification néolibérale de certains quartiers de Manhattan à la fin des années 1990 se sont finalement soldées par un échec, mais dont l’impact symbolique fut néanmoins important dans la mesure où la démarche a permis « de préserver une conscience collective dans laquelle les sexualités dissidentes sont légitimes » (p. 188). Enfin, dans un contexte où la sexualité lesbienne est elle aussi souvent niée, GM s’intéresse à l’influence subversive de groupes tels les Lesbian Avengers qui défendent avec provocation et humour une position politique sexualisée : « Lesbians lust for power » (p. 197).

Le dernier chapitre : « Agir politiquement aux limites du politique » porte sur des groupes et des modes d’action subalternes dont la finalité n’est pas politique au sens premier du terme. Les actions mises en œuvre ne sont pas revendiquées comme politiques, mais il en émane néanmoins une dimension subversive porteuse d’espoir aux yeux de GM pour qui « une situation de marasme militant, la prépondérance quasi hégémonique des conceptions largement naturalisées des genres et des sexualités, ainsi que la disparition de la sexualité de l’horizon politique de l’homosexualité peuvent rendre utile, voire nécessaire, le recours à des modes d’action mineurs, dérisoires ou disqualifiés » (p. 244). Les actions dont il est ici question sont principalement des mises en scène publiques, humoristiques, décalées et souvent choquantes aux yeux du grand public. Les exemples présentés sont ceux des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence et des Radical Faeries dont les apparitions publiques font toujours sensation et par là même interrogent.

En conclusion, en dépit de la volonté marquée de GM d’inclure les lesbiennes et, dans une moindre mesure, les trans et les minorités racialisées, cet ouvrage porte principalement sur les hommes gais contrairement à ce que le sigle LGBT dans le titre pourrait laisser entendre. Il s’agit néanmoins d’un ouvrage d’une lecture très agréable, extrêmement bien renseigné et convaincant dans sa démonstration. Le parti pris de son approche microsociologique montre qu’un positionnement politique sexualisé est instrumental en matière de libération et d’épanouissement des individu-e-s, mais surtout, il met remarquablement bien en évidence l’importance des dimensions symboliques des actions collectives en matière d’outil de transformation sociale. La Militance LGBT aux États-Unis, Sexualité et subjectivité est un ouvrage stimulant qui nous rappelle combien les positions et revendications marginales sont cruciales aux avancées sociales et humanistes.

Auteur

Florence Binard est professeure de civilisation britannique, spécialiste des études sur le genre et sur la diversité. Elle enseigne à l’UFR EILA (Études Interculturelles en Langues appliquées), Université Paris Diderot – Sorbonne Paris Cité. Elle est co-responsable de l’axe genre et diversité au sein du laboratoire ICT (Identités, Cultures, Territoires), directrice du GRER (Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme) et elle est présidente de la SAGEF (Société Anglophone sur le Genre et les Femmes).
Elle a co-dirigé Féminismes du XXIe siècle : une troisième vague ? (2017), Femmes, sexe, genre dans l’aire anglophone : invisibilisation, stigmatisation et combats (2017), Mères Célibataires : De la malédiction au libre choix ? Regards croisés France/Grande-Bretagne (2016), Revisiter la Grande-Guerre (RFCB printemps 2015), Nommer les femmes, le sexe et le genre (2015), Genre(s) et transparence (2014). Elle est l’auteure d’un ouvrage intitulé Les Mères de la nation : féminisme et eugénisme en Grande-Bretagne (2016).

Pour citer cet article

Florence Binard, Guillaume Marche, La Militance LGBT aux États-Unis. Sexualité et subjectivité, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2017, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 1 novembre 2018, url permanente : https://quaderna.org/guillaume-marche-la-militance-lgbt-aux-etats-unis-sexualite-et-subjectivite-lyon-presses-universitaires-de-lyon-2017/

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