Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue: The postmonolingual condition, New York, Fordham University Press, 2012

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Sur le plan démographique, le nombre de personnes plurilingues vivant sur le globe dépasse aujourd’hui largement celui des monolingues. D’autre part, les pratiques plurilingues en tous genres, les phénomènes de contact, de métissage et de changement de langues, font partie intégrante du développement de l’humanité depuis l’Antiquité. Néanmoins, c’est bien l’approche monolingue qui semble dominer la grande majorité des discours politiques, sociaux et esthétiques, passés ou présents, et cela vaut même pour le contexte actuel de nos sociétés mondialisées. Tout se passe comme si le paradigme monolingue correspondait à un penchant moniste, essentialiste et ethnocentrique profondément ancré dans la tradition et la mentalité européennes.

C’est cette problématique que se propose d’interroger Yasemin Yildiz, professeure associée en langue et littérature allemandes à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, dans ce livre paru en janvier 2012. Disons d’emblée que cette publication nous semble d’une importance capitale à laquelle cette note de lecture ne pourra que partiellement rendre justice. Car Yildiz propose non seulement une synthèse convaincante du paradigme monolingue dans la tradition européenne, elle offre non seulement un riche aperçu de la manière dont la littérature et la philosophie ont affronté ce paradigme, mais elle ouvre également des pistes novatrices et prometteuses pour analyser des phénomènes actuels et à venir.

Le point de départ de son étude est le constat d’un décalage entre la démultiplication actuelle des pratiques plurilingues et la vigueur que garde malgré tout le paradigme monolingue. Yildiz souligne que le problème principal de ce paradigme est qu’il « has functioned to obscure from view the widespread nature of mutilingualism, both in the present and in the past » (p. 2). Yildiz entend conceptualiser la tension qui existe entre, d’une part, la conception monolingue, la puissance identitaire de la langue, et, d’autre part, le langage pensé dans sa pluralité, l’affranchissement de l’individu par rapport à sa communauté linguistique, la mise en cause des assignations nationales, territoriales ou communautaires par le biais de la langue (étrangère).

À partir d’un corpus d’auteurs issus du domaine allemand, Yildiz jette ainsi un regard nouveau sur la question du plurilinguisme en littérature, même si son livre ne s’entend pas comme une étude sur la littérature plurilingue au sens propre et n’aborde qu’en partie des formes d’écriture réellement plurilingues. La focalisation sur l’aire germanique se justifie, entre autres, par le fait que la pensée et la littérature allemandes ont joué un rôle crucial dans la mise en place du paradigme monolingue depuis la fin du XVIIIsiècle. Depuis cette époque, le monolinguisme est, selon Yildiz, « a key structuring principle that organizes the entire range of social life » (p. 2).

Selon le paradigme monolingue, « individuals and social formations are imagined to possess one ‘true’ language only, their ‘mother tongue’, and through this possession to be organically linked to an exclusive, clearly demarcated ethnicity, culture, and nation » (ibid.). C’est pourquoi l’angle que Yildiz choisit pour son approche est la relation entre l’écrivant (l’écrivain, le poète ou le penseur) et sa langue dite maternelle. Si la place centrale occupée dans l’aire germanique par le concept de langue maternelle a déjà donné lieu à de nombreuses études (on pensera notamment à l’ouvrage classique de Claus Ahlzweig, Muttersprache – Vaterland, Die deutsche Nation und ihre Sprache, 1994), l’originalité du travail de Yildiz réside dans le concept de « condition postmonolingue » qu’elle met en avant.

Selon Yildiz, le préfixe contenu dans post-monolingue n’indique pas en premier lieu quelque rupture radicale par rapport à une époque monolingue précédente (même si le XIXsiècle peut apparaître à cet égard comme un siècle de forte « monolinguilisation », alors que la deuxième moitié du XXsiècle semble marquée par une forte poussée du plurilinguisme), mais décrit plutôt le processus, commencé il y a longtemps (à la fin du XIXsiècle, selon notre propre avis), d’une prise de conscience, et d’une prise de distance, promue notamment par l’écriture littéraire, vis-à-vis du monolinguisme entendu comme norme sociale, politique et littéraire, ou comme horizon unique de la pensée et de la perception du monde.

Dans le domaine littéraire, l’hypostasie de la langue maternelle a engendré la conception romantique de la création littéraire :

The uniqueness of organic nature of language imagined as « mother tongue » lends its authority to an aesthetic of originality and authenticity. In this view, a writer can become the origin of creative works only with an origin in a mother tongue, itself imagined to originate in a mother. The result is a disavowal of the possibility of writing in non-native languages or in multiple languages at the same time (p. 9).

En même temps, l’histoire littéraire et intellectuelle, notamment allemande, est riche en auteurs ayant essayé d’écrire et de penser « au-delà de la langue maternelle »,pour reprendre le titre de Yildiz. Or, écrire au-delà de la langue maternelle ne signifie en l’occurrence pas nécessairement écrire dans une langue non native ou étrangère, mais également écrire au-delà du concept de langue maternelle tout en écrivant dans sa langue native (p. 14). Ce pourquoi l’étude de Yildiz ne se résume justement pas à un livre sur le plurilinguisme littéraire.

L’éventail des auteurs abordés s’étend de la modernité judéo-allemande du début du XX siècle (Franz Kafka) à la littérature germano-turque de l’époque actuelle (Emine Sevgi Özdamar, Feridun Zaimoglu) en passant par le philosophe juif-allemand Theodor W. Adorno (1903-1969) et l’écrivain germano-japonaise Yoko Tawada (né en 1960). Chacun de ces auteurs fait l’objet d’un chapitre spécifique, l’ensemble étant encadré par une introduction et une conclusion substantielles. Outre les noms mentionnés, l’ouvrage comporte quelques passages très intéressants sur d’autres auteurs tels que Hannah Arendt et Paul Celan. Le point commun entre tous ces écrivains et penseurs consiste en ce qu’ils « configure languages in a way that imagine new formation, subjects, and modes of belonging and, most crucially, offer a more critical way of dealing with the monolingual paradigm » (p. 25-26).

Faisant suite à une longue introduction de près de trente pages (« Beyond the Mother Tongue ? Multilingual Practices and the Monolingual Paradigm »), le premier chapitre à proprement parler porte sur Franz Kafka (« The Uncanny Mother Tongue : Monolingualism and Jewishness in Franz Kafka »), en particulier sur le rapport, d’une inquiétante étrangeté, que cet écrivain a entretenu avec la langue allemande, dans un contexte socio-historique – la ville de Prague d’avant la chute de l’Empire austro-hongrois – marqué par la concurrence, voire la lutte entre plusieurs langues nationales et communautaires.

Le chapitre deux est consacré à Theodor W. Adorno (« The Foreign in the Mother Tongue : Words of Foreign Derivation and Utopia in Theodor W. Adorno »), plus particulièrement à la place de choix que le philosophe juif-allemand a accordé, dans son écriture et dans sa pensée du langage, aux mots d’origine étrangère (Fremdwörter), s’inscrivant ainsi en faux contre la supposée pureté et l’organicité de la langue dite maternelle.

Alors que dans le cas de Kafka et d’Adorno, la perspective postmonolingue était envisagée à partir de textes essentiellement monolingues, le troisième chapitre (« Detaching from the Mother Tongue : Bilingualism and Liberation in Yoko Tawada ») porte sur l’œuvre plurilingue, en allemand et en japonais, de Yoko Tawada, écrivaine qui évolue dans le contexte d’une littérature réellement mondialisée et dont l’écriture questionne toutes les formes d’inscription sociale, territoriale, nationale, linguistique, etc. Ce chapitre aborde en outre la question du genre (gender) dans sa relation au paradigme monolingue, ce qui ouvre une perspective particulièrement intéressante.

Les deux derniers chapitres sont consacrés à deux écrivains germano-turcs, issus de deux générations : Emine Sevgi Özdamar, née en 1946 (« Surviving the Mother Tongue : Literal Translation and Trauma in Emine Sevgi Özdamar »), et Feridun Zaimoglu, né en 1964 (« Inventing a Motherless Tongue : Mixed Language and Masculinity in Feridun Zaimoglu »). Si, pour Özdamar, les traductions littérales à partir du turc, la confrontation entre sa langue maternelle et sa langue d’expression littéraire, sont un moyen de surmonter les traumatismes de sa jeunesse, les textes hybrides que Zaimoglu a publiés dans son œuvre intitulée Kanak Sprak entendent inventer, à travers la libre imitation des nouveaux parlers populaires, une « langue sans mère » reflétant la condition postmigratoire en Allemagne, sous l’angle des représentations sexuées notamment.

Dans son chapitre conclusif (« Towards a Multilingual Paradigm ? The Disaggregated Mother Tongue »), Yildiz resserre les nombreux fils qu’elle a tirés dans les différents chapitres de son étude autour de la question du lien entre langue et identité dans nos sociétés actuelles. Ainsi, elle rappelle les deux visions complémentaires de la langue maternelle que son ouvrage a illustrées :

D’une part, la langue maternelle assure à l’individu une certaine stabilité affective, l’inscription durable dans un contexte familial et communautaire donné : « The sounds of this language can stir something deep down inside a person ; this is the language of primary attachments, the language in which one first says and becomes ‘I.’ It is a language that signifies belonging and reaffirms it. » (p. 203) D’autres langues peuvent s’adjoindre à cette langue primordiale, mais celles-ci ne pourront jamais s’ancrer aussi profondément dans la subjectivité de l’individu.

Cependant, reprenant les conclusions des chapitres précédents, Yildiz oppose à cette vision positive une conception autrement plus conflictuelle du rapport à la langue maternelle, en nuançant substantiellement la perspective monolingue. Comme dans ce passage qui propose un condensé de tout son ouvrage :

Yet, while this vision may be true for some, it is just as often untrue for others. The « mother tongue » can be a site of alienation and disjuncture, as German was for Kafka ; it can be the medium of chauvinist expulsion from, and endogamous self-enclosure into, identity (Adorno) ; the « mother tongue » can be experienced as enforcing a limiting, suffocating inclusion (Tawada) as well as being a carrier of state violence (Özdamar) and social abjection (Zaimoglu). These dimensions are part of the less told story of the « mother tongue » (p. 204).

La confrontation entre ces deux visions reprend donc la structure énoncée dès l’introduction, en insistant sur la coexistence — tension entre deux modes d’appréciation du lien entre l’individu et sa langue maternelle. Ce faisant, Yildiz plaide pour le droit à des appartenances non exclusives s’exprimant par des langues ouvertes, hétérogènes et plurielles, droit qui lui semble mis en cause par la dominance d’une perspective monolingue qui

blocks from view the possibility of multiple, and even contradictory, attachments, of desire for something unfamiliar and unrelated as well as the pleasure derived from new childhoods and new connections. Reading multilingual forms against the backdrop of the monolingual paradigm reveals that languages not considered « mother tongues » can be the site of joy and significant reconfiguration. (p. 204)

En suivant les analyses de ce livre, la langue allemande y apparaît finalement davantage comme un idiome déterritorialisé, comme une sorte de lingua franca, que comme une langue nationale. Mais cette langue allemande moins tournée vers l’idée d’homogénéité, ou vers une supposée essence allemande, est d’autant plus susceptible d’accueillir l’identité et la différence de l’autre qui a choisi d’élire domicile en elle :

we need to reimagine subjects as up to crisscrossing linguistic identifications, if not woven from the fabric of numerous linguistic sources. Such multiplicity breaks with the monolingual premise so often hidden in the notion that language correlates to identity. Languages do indeed relate to identities, but not in any predetermined, predictable way (p. 205).

Somme toute, l’étude de Yasmine Yildiz peut être considérée comme une contribution majeure au discours actuel sur la littérature migrante et/ou postcoloniale. Sa capacité d’inscrire l’écriture littéraire dans des problématiques sociétales actuelles, telles que la question de l’intégration, de l’identité (nationale) et du vivre-ensemble des communautés, en y convoquant également des questions de genre, est impressionnante. Or, son approche ne s’enferme nullement dans le domaine contemporain, comme le font d’autres études récemment publiées, mais ouvre également de passionnantes perspectives historiques qui peuvent être prolongées en remontant jusqu’au XIXsiècle et au-delà. Par conséquent, on ne peut que vivement en conseiller la lecture à tous ceux qui s’intéressent au triangle écriture, identité, langue dans la littérature moderne et contemporaine.

Auteur

Dirk Weissmann est Maître de conférences de littérature et de langue allemandes à l'Université Paris-Est Créteil et membre d’IMAGER. Ses recherches portent sur la littérature moderne et contemporaine de langue allemande, envisagée dans une perspective interculturelle, ainsi que sur la traductologie.

Parmi ses dernières publications, on peut citer : Littérature et migration : écrivains germanophones venus d’ailleurs, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2011.

Pour citer cet article

Dirk Weissmann, Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue: The postmonolingual condition, New York, Fordham University Press, 2012, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 13 janvier 2013, url permanente : http://quaderna.org/yasemin-yildiz-beyond-the-mother-tongue-the-postmonolingual-condition/

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