Sous les yeux de l’Occident. Le perspectivisme postcolonial de Joseph Conrad

Abstract

This article aims to demonstrate that, in addition to his famous (anti)colonial novels and short stories, Joseph Conrad is the author of one postcolonial novel: Under Western Eyes. To understand it requires analyzing the intertwining of intra-European imperialism (especially Russian) and extra-European imperialism (in Africa and Asia) in Conrad’s works. Conrad, a (Polish) “colonized” subject who became a (British) “colonizer”, turns a (British) imperial gaze onto the (Russian) imperial power, in a peculiar reversal of the dialectic of lordship and bondage. In this respect, the opposition between Russia and the West is translated into the language of colonialism. However, Conrad simultaneously and ceaselessly challenges the power of the West — especially of the novel’s English teacher-narrator— to understand and represent his (Russian) Other. He gives rises to a perspectivism which confronts the discourse of racial difference by focusing on the gaze that produces these differences. At the heart of Under Western Eyes, multiple perspectives are engaged in a dialog-conflict which undermines the hegemony of the European-imperial perspective.

Résumé

Cet article montre que, outre ses célèbres romans et essais (anti)coloniaux, Joseph Conrad est l’auteur d’un roman postcolonial : Sous les yeux de l’Occident. Le comprendre exige d’analyser l’enchevêtrement chez Conrad entre l’impérialisme intra-européen (en particulier russe) et l’impérialisme extra-européen (en Afrique et en Asie). Conrad, sujet colonisé (polonais) devenu sujet colonisateur (britannique), retourne un regard impérial (britannique) sur la puissance impériale (russe), selon un singulier renversement de la dialectique de la maîtrise et de la servitude. Il traduit ainsi l’opposition « Occident/Russie » dans les termes mêmes d’un conflit colonial. Cependant, Conrad ne cesse parallèlement de contester le pouvoir qu’a l’Occident — en l’occurrence le narrateur-professeur anglais de son roman — de comprendre et de représenter son Autre (russe), et il oppose au discours de la différence raciale un perspectivisme qui interroge les regards produisant ces différences. Au cœur de Sous les yeux de l’Occident, s’exprime une multiplicité de « points de vue » qui subvertit l’hégémonie de la perspective européenne-impériale.

Texte intégral

PDF

Introduction: du colonialisme… en Europe

Si Joseph Conrad a écrit de grands romans et nouvelles (anti)coloniaux — La folie Almayer (1895), Un avant-poste du progrès (1897), Au cœur des ténèbres (1899), Lord Jim (1900) et d’autres encore — l’hypothèse que nous mettrons ici à l’épreuve est qu’il a également écrit un roman postcolonial, un seul, qui est traversé par le souci — certes entravé par de profondes résistances internes — d’interroger le regard européen-impérial, de décentrer la perspective du « colonisateur » en la faisant dialoguer et se mesurer avec la perspective de son Autre « non occidental » : ce roman, c’est Sous les yeux de l’Occident (1911) 1 . Cette hypothèse ne manquera pas de sembler paradoxale au premier abord, dans la mesure où l’on pourra se demander quels rapports ce roman politique « intra-européen » — qui se déroule à Saint-Pétersbourg puis à Genève et qui dépeint les milieux révolutionnaires russes en exil — peut bien entretenir avec les lointaines colonies « extra-européennes ».

Souvenons-nous pourtant de ce personnage d’Au cœur des ténèbres que la critique conradienne a dénommé l’Arlequin. Ce dernier est russe. Or, que fait à cette époque un Russe au Congo ? Le narrateur, Marlow, le reconnaît : « Son existence même était improbable, inexplicable, tout à fait déconcertante. Il était un problème insoluble. » 2 Ce problème n’est pourtant rien d’autre que la solution qu’a trouvée Conrad pour introduire au sein de la situation coloniale africaine la figure de l’impérialisme russe et identifier la soif d’espace et de domination de la Russie tsariste au désir de conquête des puissances coloniales occidentales 3 . Chez Conrad, les relations entre impérialisme intra-européen et impérialisme extra-européen s’avèrent néanmoins bien plus complexes que ne le suggère cette première identification. En effet, qu’évoque le vêtement de l’Arlequin, ce « garçon rapiécé » aux « haillons multicolores » couverts de « pièces, de couleurs vives, bleu, rouge, jaune » 4 , sinon la « carte brillante » de l’Afrique que découvre Marlow au début du roman, une carte « marquée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel », avec « une grande quantité de rouge, […] un sacré tas de bleu, un peu de vert » 5 , etc. ? Ces couleurs sont une métaphore du découpage de l’Afrique entre les puissances coloniales européennes, une Afrique qui, sans cette occupation, ne serait qu’une somme d’ « espaces blancs sur la terre » 6 . Comment alors ne pas songer à cette « révélation » qu’a Razumov, le personnage central de Sous les yeux de l’Occident, devant l’immensité de la terre russe, cette « formidable page blanche, offerte au récit d’une inconcevable histoire » 7 ? Un renversement s’est produit : c’est désormais à l’Afrique colonisée que s’identifie la Russie colonisatrice. En ce sens, le corps de l’Arlequin symbolise tout à la fois l’impérialisme russe et une certaine « colonisabilité » de la Russie, ou du moins une victoire de l’Ouest sur l’Est… et peut-être pour Conrad une revanche.

Une revanche dans la mesure où c’est d’abord comme assujetti, sujet polonais de l’impérialisme russe, que Conrad avait été sujet colonial. C’est seulement des années plus tard qu’il fait l’expérience du colonialisme « depuis l’autre côté », celui des puissances coloniales, avant de devenir sujet britannique en 1886. S’il n’est pas question de confondre l’impérialisme « en Europe » et l’impérialisme « hors d’Europe », il n’est nullement illégitime de penser leur dépendance réciproque. Hannah Arendt l’avait déjà affirmé et il est assez symptomatique que son Impérialisme 8  ait été très largement passé sous silence dans la critique postcoloniale — celle-ci étant soucieuse, non sans raison mais parfois à l’excès, de préserver l’extrême singularité du fait colonial extra-européen. De même, on ne peut que souligner, dans la littérature postcoloniale, l’absence presque entière d’interrogation sur les enchevêtrements, les échanges et mélanges, entre les « romans coloniaux » (asiatiques et africains) de Conrad et ses « romans européens » 9 .

La racialisation de la Russie : primitifs et révolutionnaires

Force est néanmoins de constater que le discours conradien sur la Russie fait écho au discours colonial. À la suite de Bismarck, Conrad affirme dans son essai « Autocracy and War » : « La Russie, c’est le néant. » 10  Ce monstre, ce spectre, ce fantôme, cette ombre qu’est, selon lui, l’autocratie russe a privé des millions d’hommes de « toute connaissance d’eux-mêmes et du monde » ; elle les a plongés dans un « abîme d’obscurité mentale ». L’autocratie est par définition anhistorique : « Elle n’avait pas de passé historique et ne peut espérer un futur historique. » 11  Elle n’est susceptible d’aucune évolution. Christopher L. GoGwilt en conclut justement : « Tant dans le cas de l’histoire russe que de l’histoire malaise, l’effet semble être le même : une réduction ethnographique scindant l’enregistrement de l’histoire européenne du passé non enregistré des peuples sans histoire. » 12  Aux yeux de Conrad, la Russie est irrationnelle, elle est la « négation […] de tout ce qui a sa source dans la raison ou la conscience ». Elle est le règne du mysticisme et des ténèbres psychiques. Privée de tout langage, elle ne connaît pas le « discours articulé ». Évoquant la guerre russo-japonaise de 1904-1905, Conrad met l’accent sur la différence spirituelle et raciale entre les deux armées ; mais il s’intéresse avant tout au conflit entre l’Occident et la Russie, cette dernière étant dite étrangère « à tout ce qui est vrai dans la pensée occidentale » 13 .

Dans Sous les yeux de l’Occident à présent, Conrad ne cesse d’opposer, selon une logique binaire, le « nous, Occidentaux » du professeur et narrateur anglais au « nous autres Russes » de Razumov et de ses compatriotes révolutionnaires exilés en Suisse 14 . Ce n’est bien sûr pas là un thème exclusivement conradien et il suffira à cet égard de citer ces quelques mots du philosophe Alexandre Koyré selon qui « toute l’histoire intellectuelle de la Russie moderne est dominée et déterminée par un seul et même fait : le fait du contact et de l’opposition entre la Russie et l’Occident » 15 . Cependant, Conrad va plus loin en racialisant ce qu’il qualifie lui-même de « différence psychologique ». Il avait écrit à l’un de ses correspondants qu’ « Au cœur des ténèbres était, entre autres choses, une étude des différences raciales » 16  et ce n’est pas moins vrai de Sous les yeux de l’Occident. Comme l’affirme Marta Wyka, Conrad « fait apparaître ces Russes comme des êtres venus d’un autre continent, incapables de communiquer avec les Européens et dont la langue reste plus absconse que celle des Africains ou des Arabes » 17 . Dans ce roman, l’indéracinable trait racial des Russes porte le nom de nom de cynisme : « l’esprit russe est un esprit de cynisme » que côtoie, avec « une ingénuité parfaite », une « simplicité terrible et corrosive » 18 . André Topia souligne à juste titre que, pour Conrad, ces « deux catégories [cynisme et simplicité] qui pour un Occidental sont contradictoires et s’excluent, se rejoignent dans l’âme russe et interdisent de la juger selon les normes occidentales de la rationalité » 19 . Il aurait pu ajouter que cette coexistence des contraires ne réside probablement pas tant dans ladite « âme russe » elle-même que dans le jugement occidental porté sur celle-ci. En effet, cette contradiction n’est rien d’autre que le produit du stéréotype racial. De même que le discours colonial peint le Noir comme sauvage et docile, innocent et perfide, le Russe est décrit par Conrad comme simple et cynique.

La russophobie de Conrad est sinon déterminée, du moins profondément surdéterminée par son regard colonial. Elle ne se manifeste nulle part plus expressément que dans sa position à l’égard de la littérature russe — Tourgueniev excepté — et avant tout à l’égard de Dostoïevski, le « slavophile » dont les personnages ne sont rien d’autre que « d’étranges animaux dans une ménagerie ou des âmes damnées se cognant aux murs de leur prison dans l’obscurité étouffante de leurs contradictions mystiques » 20 . Les livres de cet homme que Conrad décrit comme « trop russe pour moi » évoquent les « féroces beuglements des âges préhistoriques » 21 . Comment alors ne pas se remémorer les ténèbres de l’ « homme préhistorique » africain, sa « terre préhistorique » qui, dans Au cœur des ténèbres, apparaît aux yeux de Marlow telle une « maison de fous » 22 . Conrad ne cesse par ailleurs de contester sa prétendue « slavité » : « Vous semblez oublier, dit-il à Edward Garnett, que je suis un Polonais. » 23  Or, cette revendication d’une identité polonaise est simultanément une revendication d’appartenance à l’Occident, car « [les Polonais] sont occidentaux, avec une compréhension absolue de tous les modes de pensée occidentaux ». Entre eux et les Russes, il y a au contraire une « indéracinable incompatibilité » : la Pologne est un « avant-poste de la civilisation occidentale » à l’Est 24 .

Or, Conrad inscrit cette identification de la Pologne et de l’Occident 25  et ce, dans le cadre d’une inversion de sa propre position face à l’Empire russe : Conrad, sujet colonisé (polonais) devenu sujet colonisateur (britannique), retourne un regard impérial (britannique) sur la puissance impériale (russe), selon un singulier renversement de la dialectique de la maîtrise et de la servitude. La Russie se voit dès lors placée « sous les yeux de l’Occident ». En d’autres termes, Conrad traduit, réinvente et récrit le débat de l’Occident et de la Russie dans les termes d’un conflit colonial (extra-européen). De ce point de vue, affirmer que la Pologne est occidentale, c’est gommer ce geste même d’inversion pour poser que la Pologne, et donc Conrad lui-même, ont toujours occupé la place du maître face à l’esclave (sauvage) russe. On est bien loin ici de tout geste postcolonial de décentrement du regard occidental-impérial. Au contraire, cette identification intégrale de l’auteur à l’ « Occident » est aussi l’affirmation d’une centralité hégémonique européenne. Or, ce recentrement va encore s’intensifier dans la critique du « révolutionnarisme » déployée par Conrad dans Sous les yeux de l’Occident et L’agent secret (1907).

En effet, cette critique est à son tour prise dans le « transfert » du conflit colonial (extra-européen) sur le sol européen. Conrad précède d’une certaine manière l’œuvre des intellectuels qui, à rebours des thèses faisant de la Révolution russe à la fois la cause et l’effet d’une « occidentalisation » de la Russie, allaient y voir une russification, voire une orientalisation du marxisme : « le communisme russe est un communisme oriental » écrivit par exemple en 1951 Nicolas Berdiaev 26 . Conrad, quant à lui, était principalement confronté aux mouvements révolutionnaires « pré-communistes » : anarchisme, nihilisme, terrorisme. Selon lui, la révolution n’est rien d’autre que le double de l’autocratie : « La férocité et l’imbécillité d’un pouvoir autocratique rejetant toute légalité et se fondant en fait sur un anarchisme moral absolu entrainent la riposte imbécile et atroce d’un révolutionnarisme purement utopique impliquant la destruction. » 27  En témoigne, dans Sous les yeux de l’Occident, le personnage de Necator inspiré du nihiliste Sergueï Netchaïev, qui avait affirmé dans son Catéchisme du révolutionnaire : « Le révolutionnaire […] ne connaît qu’une science — celle de la destruction. » 28  L’ « anarchie révolutionnaire » n’est pour Conrad que le reflet de l’ « anarchie autocratique ». Ce sont deux « antagonismes également féroces ». Dans la révolution règnent mysticisme, irrationalité, aveuglements, infamies, crimes, folie, ivresse, enfantillage 29 . Le Stavroguine des Démons de Dostoïevski l’avait déjà avoué : « Partant de la liberté illimitée, j’arrive au despotisme illimité. » 30  On comprend dès lors aisément que Conrad refuse, inversement, d’attribuer aux insurrections polonaises contre l’occupant russe le nom de « révolution » : « Ces soulèvements étaient purement et simplement des révoltes contre une domination étrangère. Les Russes eux-mêmes les ont appelés “rébellions”. » De même Conrad refuse-t-il d’appeler son père, militant nationaliste polonais, un révolutionnaire : c’était « simplement un patriote » 31 .

Plus encore, la figure du révolutionnaire fait elle aussi l’objet d’une véritable racialisation. De ce point de vue, la description des types morphologiques des anarchistes de L’agent secret emprunte aux théories dites du criminel-né de Cesare Lombroso, théories approfondies par sa fille qui entendait démontrer la parenté entre le type criminel et le type négroïde. Conrad écrit à propos du « camarade Ossipon » : « Un buisson de cheveux blonds crépus surmontait son visage coloré et marqué de taches de rousseur, au nez épaté et aux lèvres proéminentes, grossièrement façonnés dans le moule général du type nègre. » 32  Dans Sous les yeux de l’Occident, c’est à une animalisation des révolutionnaires que se livre Conrad : Pierre Ivanovitch (inspiré de Bakounine et Kropotkine) est qualifié d’ « ignoble brute velue » ; sa compagne, Mme de S., est quant à elle « une bête fardée aux yeux luisants » 33 . Les révolutionnaires sont « les singes d’une jungle sinistre », « la jungle du terrorisme » 34 . Conrad procède à l’identification des deux couples binaires civilisé/primitif et démocrate/révolutionnaire : il donne à voir un véritable bestiaire de la révolution.

Pourtant, une profonde inquiétude traverse le texte de Conrad. N’affirme-t-il pas, dans la « note de l’auteur » de Sous les yeux de l’Occident, que « personne n’est ici exhibé comme un monstre » 35 ? La référence explicite à Lombroso dans L’agent secret s’avère en outre fortement ironique. Ce sont en effet les révolutionnaires eux-mêmes, Ossipon « le nègre » en particulier, qui invoquent son nom, à la suite de quoi un autre d’entre eux, Yundt, rétorque : « Lombroso est un âne. » 36  Par ailleurs, n’oublions pas que, pour Conrad, le spectre de l’ « anarchisme moral absolu » s’étend bien au-delà de l’autocratie et de la révolution. De ce point de vue, l’homme russe n’est que le symptôme des forces de destruction qui menacent de submerger tout homme et ce, quelle que soit sa nationalité. Dans Sous les yeux de l’Occident, écrit Adam Gillon, « Conrad retourne à son premier intérêt pour “l’élément destructeur” de la sensibilité morale de l’homme » 37 . Il avait déjà montré dans Au cœur des ténèbres que la répulsion que suscitait chez l’homme civilisé la « brousse » africaine était inséparable d’une fascination : au contact des ténèbres africaines, le sauvage sommeillant dans les tréfonds de l’homme européen risquait à tout moment de se réveiller et de se déchaîner. La relation de Conrad à la Russie est en tous points analogue. Si Dostoïevski est le représentant des puissances des ténèbres, de la folie, il est aussi le double de Conrad lui-même : « D’un côté, écrit Andrzej Busza, Conrad méprise et est repoussé par la monstrueuse “âme russe”, de l’autre, il est fasciné par elle. » 38

Perspectivisme contre racialisme

Pour Conrad, l’impérialisme en tant que tel, qu’il soit russe ou « occidental », s’accompagne de la menace permanente d’un retour à la sauvagerie. Aucun personnage n’en témoigne mieux que la figure même du going native, l’Allemand Kurtz dont Conrad prend soin de préciser qu’il est le produit de « toute l’Europe ». Cette contestation du binarisme primitif/civilisé, ce mélange des opposés, se redouble et s’intensifie à travers le constant appel de Conrad à la figure du double, du « compagnon secret ». Dans Sous les yeux de l’Occident, ce principe de dédoublement se fait national-racial. Il est vrai que Conrad désire faire de Razumov un Russe, et rien qu’un Russe : « N’étant l’enfant de personne, [Razumov] sent un peu plus intensément qu’un autre qu’il est russe. » 39  Le personnage affirme lui-même : « la Russie, voilà ce que je suis ! » 40  Il n’en reste pas moins que, d’un point de vue onomastique, Razumov, « être de raison », se situe face à l’irrationalité russe du côté de l’Occident. Quant à l’étudiant révolutionnaire-terroriste Victor Haldin, il souligne à cet égard « la froideur [des] manières anglaises » de Razumov : « Calme, froid comme la glace ! Un vrai Anglais. D’où tenez-vous votre âme ? » 41

Au début du roman, Haldin se réfugie chez Razumov après avoir commis à Saint-Pétersbourg un attentat ayant coûté la mort au Ministre d’État M. de P…. Torturé par sa conscience, Razumov le livre aux autorités avant de se voir lui-même inquiété en raison de ses relations avec Haldin et de « se retirer » en Suisse, où il se retrouve à nouveau mêlé contre son gré aux réalités russes. Les sentiments qu’il éprouve à l’égard de son acte envers Haldin révèlent une fois encore son déchirement intérieur : « Trahison ! C’est un grand mot ! Qu’est-ce qu’une trahison ? On dit d’un homme qu’il trahit ses amis, sa patrie, sa fiancée. Mais on ne saurait parler de trahison sans qu’il y ait, à l’origine, un lien moral. Tout ce qu’un homme peut trahir, c’est sa conscience. » 42  Ce lien moral, que Razumov ne parvient jamais tout à fait nier et qui dès lors ne cessera plus de le hanter, c’est non seulement celui qui attache un homme aux autres hommes, une conscience aux autres consciences, mais c’est aussi celui qui unit indéfectiblement et intimement Razumov à la Russie et à l’anarchie autocratique-révolutionnaire qui la définit. Le dédoublement de Razumov se redouble encore dans la mesure où le professeur-narrateur anglais — ami à Genève de la sœur de Victor Haldin, Nathalie — se présente lui-même comme un double psychologique et politique de Razumov, ce dernier exerçant sur lui une profonde fascination 43 . Par ailleurs, ne peut-on voir dans Razumov un double de Conrad, lequel aimait à se qualifier d’homo duplex ? À Kazimierz Waliszewski, il écrit ces mots : « Sur mer et sur terre, mon point de vue est anglais ; d’où il ne faut pas tirer la conclusion que je suis devenu un Anglais. » 44  Conrad témoigne du clivage qui se joue en lui entre l’ « être » (non-anglais) et le « point de vue » (anglais), dualité qui, on va le voir, déplace radicalement les problématiques raciale et coloniale.

Il est vrai que, dans Sous les yeux de l’Occident, Conrad nie explicitement avoir adopté une perspective singulière. Il affirme ainsi dans sa note de l’auteur avoir été soucieux d’observer une « scrupuleuse impartialité », une « objectivité absolue » relevant d’une « connaissance générale de la condition de la Russie », bien plutôt que d’un point de vue, d’une « expérience particulière », intime, et par conséquent sujette à caution ; d’où son effort de « détachement de toutes les passions, de tous les préjugés et même de tous les souvenirs personnels » 45 . Les allégations du narrateur anglais renforcent cette position, dans la mesure où celui-ci se défend de posséder quelques « dons d’imagination et d’expression » que ce soit ; la fidèle retranscription à l’état brut des « faits russes » est assurée, négativement, par une « absence de tout art » ; et c’est « avec un esprit que je crois impartial », un esprit qui, de fait, se veut omniscient, que le professeur prétend expliquer à son lecteur la psychologie russe 46 . Pourtant, ces légitimations, ces « preuves » de la véracité et de l’objectivité du discours proféré produisent, en raison même de leur répétition, un effet inverse ; elles dévoilent le déni de la médiation-distorsion que le professeur ne peut manquer d’introduire dans cette « histoire russe » — déni dont on pourra se demander s’il n’est pas consciemment mis en acte par Conrad. Le lecteur du roman, lui, ne saurait oublier qu’il est en présence d’une œuvre d’imagination et que, contrairement à ce qu’en dit Razumov lui-même, ce dernier est bel et bien « un héros de roman » 47 .

Dans Sous les yeux de l’Occident, la fameuse technique narrative intradiégétique de Conrad — où le narrateur participe à l’objet de la narration — acquiert une fonction tout à fait singulière de mise en perspective qui donne à entendre la voix de l’Occident sur son Autre russe, cette voix n’étant plus seulement porteuse d’un discours, mais aussi et d’abord objet du discours lui-même : « La fonction du professeur de langues dans le roman, dit Jacques A. Berthoud, [est] de représenter un point de vue. » 48  Ce point de vue est celui de l’homme anglais moyen. Or, Conrad montre que la perspective du narrateur est pour le moins brouillée : ses sources, au premier rang desquelles le journal de Razumov, sont loin d’être claires pour son « jugement d’Occidental » 49 . Comment dès lors pourrait-il s’épargner tout travail d’interprétation et de traduction du « texte » russe au-delà de la simple retranscription des faits bruts ? Si, comme il le soutient par ailleurs, « les mots sont […] les plus grands ennemis de la réalité » et s’il s’avoue frappé par « l’extraordinaire amour des Russes pour les mots » 50 , comment peut-il fonder son discours « objectif » sur des sources textuelles et orales russes ? Il n’a en vérité pas d’autres choix. Seule cette voie lui est ouverte, seuls ces mots dans leur profusion — profusion qui conteste l’économie de mots sur laquelle s’appuie le stéréotype racial de « cynisme et simplicité » — sont susceptibles de lui (dé)voiler ladite psychologie russe. Le professeur ne peut faire autrement que de laisser les voix russes pénétrer dans son propre discours tout en s’efforçant de les contenir ; il doit donner droit de cité au regard des personnages russes sur les événements dont ils sont, de l’intérieur, les acteurs.

Comme l’écrit Penn R. Szittya, il y a dans Sous les yeux de l’Occident un « complexe dédoublement du point de vue, avec deux perspectives juxtaposées et se commentant l’une l’autre silencieusement, dialectiquement, ironiquement » 51 . La tentation monologique cède alors la place au dialogisme. Sous les yeux de l’Occident se définit, dit Eloise Knapp Hay, par son « centre manquant » 52  ou, pourrait-on également dire, par un continuel effort de décentrement du regard hégémonique européen, un regard qui fait l’épreuve de ses limites. Le roman est en effet traversé par une constante interrogation sur la possibilité d’une compréhension authentique : « C’est une entreprise vaine, pour les Européens raffinés que nous sommes, de tenter de comprendre ces choses », car ne faut-il pas « être russe soi-même pour comprendre la simplicité russe » 53  ? Le narrateur-professeur ne cesse, tout au long du roman, d’éprouver l’échec d’une véritable compréhension au-delà de l’explication raciale.

Il semble néanmoins que, se défiant des conséquences de ses propres soupçons, Conrad préfère taire toute inquiétude en affirmant que la « rationalité occidentale » est mise en défaut par une irrationalité qui se refuse, en elle-même, à toute compréhension. Si le regard occidental éprouve ses propres limites, celles-ci sont en réalité les limites que lui opposent les murs de la prison de l’âme russe. Cependant, Conrad est déjà allé trop loin et la prétendue objectivité du récit est définitivement défaite par l’aveu que ces faits russes ne sont qu’un spectacle « pour l’amusement de l’Europe civilisée ». Lorsque Razumov affirme qu’il « ne joue pas plus la comédie que les autres » 54 , on comprend que les protagonistes sont, sous les yeux de l’Occident, des acteurs en représentation. Le milieu révolutionnaire russe en exil est, pour le regard occidental et pour lui seul, un milieu théâtral. Dès lors, pour le professeur-narrateur, être impartial c’est être condamné au statut d’ « éternel spectateur » – « spectateur impuissant », « spectateur silencieux », « témoin muet » 55 . Être pur regard ne signifie plus être en position de maîtrise ; c’est au contraire l’effet d’une impuissance, d’une condamnation au silence : la voix de l’Occident doit se taire. Conrad va jusqu’à se jouer de son narrateur en le plaçant sous l’ « œil de la Russie ». Son regard « anglais » n’est-il pas aussi un cliché reflétant une image russe de l’Occident 56  ? Le regard de l’Occident est donc un regard regardé. Conrad le dévoile subrepticement lorsque, sur le narrateur-spectateur qui s’était jusqu’alors cru invisible, se retourne le regard de Razumov : « Ses yeux mornes se tournèrent lentement vers moi. “Comment cet homme-là est-il ici ?” murmura-t-il stupéfait. » 57

Dans ses Souvenirs personnels (1912), Conrad a ces fameuses paroles : « On peut écrire des livres en toutes sortes d’endroits. » 58  Pour Conrad, écrivain voyageur, ce sont d’abord des lieux géographiques — de résidence ou de transit, fixes ou mouvants, des terres et des mers —, mais ce sont aussi, comme le démontre Sous les yeux de l’Occident publié un an plus tôt, des postes d’observation, des lieux d’énonciation, des perspectives d’interprétation. L’œuvre de Conrad prouve qu’un livre peut être écrit depuis plusieurs endroits simultanément, depuis une multiplicité de points de vue différents, divergents et potentiellement conflictuels. En effet, le problème qui est au cœur de Sous les yeux de l’Occident, et en vertu duquel l’auteur parvient à rompre, du moins par moments, avec tout racialisme (sinon, paradoxalement, avec tout racisme), n’est pas tant celui de l’ « être » (anglais, polonais ou russe ; « occidental » ou « oriental ») que celui de la perspective sur ces êtres, du regard qui les constitue, qui les « fait être » 59 .

Conrad met en œuvre ce que l’on peut appeler un perspectivisme qui est irréductible à tout relativisme. Tout comme le racialisme, qui ne disparaît jamais entièrement du texte conradien, le relativisme est en effet un discours qui porte sur des choses (la race, la culture, la psychologie etc.) et inventorie des différences. En revanche, le perspectivisme conradien a pour objet les points de vue sur ces « choses » et s’intéresse à l’interprétation des différences — qui est aussi une fabrication, un « faire » — bien plutôt qu’à leur « être ». De surcroît, à la différence du relativisme, le perspectivisme ne postule nullement l’indépendance (l’in-différence) réciproque de mondes a priori clos sur eux-mêmes, mais pose au contraire que ceux-ci n’existent que dans leur confrontation, leur dialogue et leur opposition : tout regard est regardant et regardé ; tout monde est un « intermonde » selon les mots de Merleau-Ponty, dont la formule suivante exprime à merveille ce qu’est le perspectivisme conradien : « Pour qu’autrui soit vraiment autrui, il faut et il suffit qu’il ait le pouvoir de me décentrer, d’opposer sa centration à la mienne. » 60 C’est un tel décentrement qui se produit dans le débat « colonial » conradien entre l’Occident et la Russie, quelles que soient les limites, les résistances que lui oppose encore Conrad. Or, ce décentrement, ce désir d’une pluralisation des perspectives (occidentale et non-occidentale) sur un monde commun, est également une exigence fondamentale de la critique postcoloniale. C’est en ce sens que Sous les yeux de l’Occident peut bel et bien être considéré comme un authentique roman postcolonial.

Bibliographie

 

  • Achebe, Chinua. Hopes and. Impediments. Selected Essays, 1965-1987. Londres, Heinemann, 1988.
  • Arendt, Hannah. Les origines du totalitarisme, tome II, L’impérialisme. Paris, Gallimard, 2002.
  • Berdiaev, Nicolas. Les sources et le sens du communisme russe. Paris, Gallimard, 1951,
  • Berthoud, Jacques A. Joseph Conrad : The Major Phase. Cambridge, Cambridge UP, 1978.
  • Billy, Ted (dir.). Critical Essays on Joseph Conrad. Boston, G.K. Hall & Co., 1987.
  • Bloom, Harold (dir.). Joseph Conrad, Modern Critical Views. New York, Chelsea House, 1986,
  • Carabine, Keith (dir.). Joseph Conrad, Critical Assessments, tome IV. Mountfield, Helm Information, 1992.
  • Conrad, Joseph. Au cœur des ténèbres. Paris, GF-Flammarion, 1989.
  • —. L’agent secret. Paris, Gallimard, 1995.
  • —. Notes on Life and Letters. Cambridge, Cambridge UP, 2004.
  • —. Sous les yeux de l’Occident. Paris, GF-Flammarion, 1991.
  • —. Souvenirs personnels in Œuvres, tome III. Paris, Gallimard, 1981.
  • —. The Collected Letters of Joseph Conrad, tome III. Cambridge, Cambridge UP, 1983.
  • Darras, Jacques. Conrad and the West : Signs of Empire. Londres, MacMillan, 1982.
  • Delaperrière, Marta (dir.). Joseph Conrad, un Polonais aux confins de l’Occident. Paris, Institut d’études slaves, 2009.
  • Garnett, Edward (dir.). Letters from Conrad. New York, Charter Books, 1962.
  • GoGwilt, Christopher L. The Invention of the West : Joseph Conrad and the Double-Mapping of Europe and Empire. Standford, Standford UP, 1995.
  • Koyré, Alexandre. La philosophie et le problème national en Russie au début du XIXe siècle. Paris, Gallimard, 1976.
  • Krakowski, Édouard. Histoire de Pologne. L’élan vital d’un peuple, de ses origines jusqu’à nos jours. Paris, Éditions du Myrte, 1947.
  • —. Mickiewicz et l’histoire pathétique de la Pologne. Paris, Éditions du vieux Colombier, 1955,
  • Nadjer, Zdzsislaw. Conrad in Perspective : Essays on Art and Fidelity. Cambridge , Cambridge UP, 1997.
  • Merleau-Ponty, Maurice. Le visible et l’invisible. Paris, Gallimard, 1964.
  • Parry, Benita. Conrad and Imperialism : Ideological Boundaries and Visionary Frontiers. Londres, MacMillan, 1983.
  • Said, Edward W. Culture et impérialisme. Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2000.
  • —. Joseph Conrad and the Fiction of Autobiography. Harvard, Harvard UP, 1968.
  • Sherry, Norman (dir.). Joseph Conrad : A Commemoration. Londres, Macmillan, 1976.

Auteur

Matthieu Renault est docteur en philosophie politique (Université Paris Diderot, Università degli Studi di Bologna), postdoctorant à l’Université Paris 13 dans le cadre du projet « Écrire l’histoire depuis les marges » (Sorbonne Paris Cité) et chercheur associé à Les Afriques dans le Monde (CNRS, Sciences Po Bordeaux). Il est notamment l’auteur de : Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale. Paris : Amsterdam, 2011.

Pour citer cet article

Matthieu Renault, Sous les yeux de l’Occident. Le perspectivisme postcolonial de Joseph Conrad, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 11 mars 2014, url permanente : http://quaderna.org/sous-les-yeux-de-loccident-le-perspectivisme-postcolonial-de-joseph-conrad/

Sous les yeux de l’Occident. Le perspectivisme postcolonial de Joseph Conrad
Matthieu Renault

design by artcompix