Richard J. Evans, In Defence of History, Londres, Granta, 2000

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Ce livre de Richard Evans, professeur d’histoire à l’Université de Cambridge et auteur notamment d’une trilogie sur le Troisième Reich 1 , est en passe de devenir un classique de l’historiographie britannique. Lors de sa première publication en 1997, il a suscité beaucoup de controverses et les débats présentés dans l’ouvrage sont loin d’être dépassés.

Le livre est composé de huit chapitres thématiques : « L’histoire de l’histoire », « Histoire, science et morale », « Les historiens et leurs faits », « Les sources et les discours », « Les causes historiques », « La société et l’individu », « Le savoir et le pouvoir » et « L’objectivité et ses limites » 2 . Autant dire que nous nous trouvons en présence d’une tentative ambitieuse pour couvrir tous les débats les plus importants concernant le travail des historiens, sa raison d’être et sa légitimité, dans la tradition des ouvrages influents de Marc Bloch 3 , d’E. H. Carr 4 , d’Eric Hobsbawm 5 ou d’Arthur Marwick 6 .

Contre qui Evans défend-il donc l’histoire ? Avant tout contre certains auteurs post-modernistes, se réclamant de Roland Barthes ou de Jacques Derrida, qui tendraient à considérer que, dans le monde contemporain, on ne peut plus écrire vrai sur le passé, et que tout – ou presque – n’est qu’interprétation et discours.

Evans cite et évalue d’autres auteurs tels qu’Arthur Marwick et G. R. Elton qui se sont opposés à ces théories. Le débat se révèle souvent passionné. Elton, dont le livre le plus influent fut édité en 1967 7 , écrit que « le post-modernisme est l’équivalent intellectuel de la cocaïne » ! Mais si Evans partage nombre de critiques sévères de ces théories, et s’élève particulièrement contre la tendance à considérer la « post-modernité » comme allant de soi, il appelle les historiens à ne pas y être hostiles sans discrimination. Certains historiens, dit-il, semblent nier l’apport d’autres disciplines (l’analyse littéraire, les études culturelles, la psychanalyse…) à la compréhension du passé, ce qu’il regrette.

Evans retrace la philosophie dominante de chaque génération d’historiens depuis l’histoire théologique de Bède le vénérable 8 jusqu’à l’histoire qui se veut scientifique (c’est Fustel 9 en 1862 qui affirme que « l’histoire est, et doit être, une science »). La montée de l’importance des sources primaires est expliquée, ainsi que les idées de Ranke 10 sur l’interaction entre méthode intuitive et principe rigoureux de critique des sources. Ensuite, Evans brosse un large panorama des historiens nationalistes du XIXe siècle. Enfin, les écoles historiques du XXe siècle sont évaluées : des marxistes tels que Hobsbawm aux antimarxistes tels que Namier 11 , ainsi que l’École des Annales, et la montée de l’approche quantitative de l’histoire, influente aux États-Unis.

Voici quelques-unes des questions que se pose Evans : pourquoi l’histoire devrait-elle être une science ? Est-ce que l’histoire se répète ? Lytton Strachey avait-il raison de dire que « On ne pourra jamais écrire l’histoire de l’époque victorienne, puisque nous en savons trop » ? En effet, les montagnes de sources concernant toute période de l’histoire moderne posent un problème épineux à celui ou celle qui voudrait écrire l’histoire.

Si, par ailleurs, l’histoire est une science, faudrait-il une formation spécifique pour être historien ? À cette dernière question, Evans répond par la négative : il souligne le côté artistique du grand historien – il faudrait autant de talent que de rigueur pour bien faire ce métier. « Les métaphores et les images peuvent éclairer le passé autant que des statistiques ou les théories des sciences sociales » écrit-il (p. 68). En conclusion, il met en garde contre une vision trop restreinte de l’activité de l’historien et cite Isaiah Berlin : « Il existe, de toute évidence, une diversité bien plus grande de méthodes et de procédures que celles qu’on trouve dans les manuels de logique ou de méthode scientifique » (p. 73).

 

Le chapitre « les historiens et leurs faits » s’emploie à contredire l’accusation selon laquelle les historiens ont tendance à lire sans sens critique les documents du passé. Il réserve un jugement particulièrement sévère à l’égard d’auteurs tels que Diane Purkiss 12  qui auraient suggéré qu’une croyance en l’objectivité historique est de nature partisane et masculine.

Le débat sur les priorités des historiens n’est pas uniquement un débat abstrait. Je constate dans mon propre domaine (l’histoire de la Première Guerre mondiale) que la mise en avant ces dernières années des perceptions et des discours sur la guerre, si elle a permis des explorations nouvelles et intéressantes, a aussi fait des dégâts. Nous ne manquons plus d’histoires de la masculinité et de la féminité pendant la Grande Guerre, mais il n’existe pratiquement pas d’histoire universitaire de ce qu’ont fait les femmes britanniques durant cette guerre. Les thèses britanniques qui traitent de la commémoration ultérieure de la guerre sont très nombreuses et tout à fait intéressantes, mais il n’existe quasiment pas d’histoire des syndicats et des syndiqués de cette période. Pourtant, la Première Guerre a vu une démultiplication du nombre de syndiqués. Il y a, à mon avis, lieu de regretter l’abstraction de certaines approches historiques récentes.

Evans accuse les post-modernistes de simplifier le métier de l’historien, de supposer à tort que l’historien a une conception de la vérité absolue à déterrer. Contre l’idée que toute histoire est irrémédiablement subjective, il affirme que « les écrits des historiens sont le fruit d’un dialogue entre leurs propres objectifs et idées et le contenu de leurs sources » (p. 106).

S’il défend en premier lieu l’histoire en tant que discipline universitaire, Evans reconnaît l’importance de l’histoire écrite en dehors de l’université, par des amateurs. Partant d’une connaissance encyclopédique de l’historiographie, il réussit à rendre compréhensible à un large public les questions centrales sur la valeur du travail de l’historien.

 

Pour résumer, Evans considère que l’idée que l’ensemble de l’histoire consiste en des signes et des discours sans ancrage dans une réalité extérieure est intellectuellement stérile et moralement indéfendable. Il a été un des intervenants les plus influents dans le procès qui opposait David Irving, historien révisionniste et apologiste d’Hitler, à la maison d’édition Penguin, accusée par Irving de diffamation. Irving avait défendu son œuvre en argumentant que sa vision de l’histoire était aussi valable que n’importe quelle autre, étant donné que toute histoire est subjective…

Evans exprime pourtant de la gratitude envers les post-modernistes pour avoir souligné l’importance de l’écriture dans l’œuvre de l’historien, et il considère que les œuvres de Simon Schama ou d’Orlando Figes doivent leur style passionnant à l’influence des post-modernistes. Une annexe « Further Reading » recommande et évalue brièvement quelques dizaines d’ouvrages sur la nature de l’histoire et le métier des historiens.

 

La position nuancée adoptée par Evans ne semble pas avoir empêché son livre de susciter des critiques extrêmement hostiles et acerbes. Antony Eastman, professeur d’études culturelles à Manchester Metropolitan University l’accuse franchement de ne pas savoir de quoi il parle 13 . Et les historiens marxistes, dont on aurait pu penser qu’ils feraient cause commune avec Evans contre les théories post-modernes, n’étaient pas non plus universellement enthousiastes 14 .

Se servant des possibilités des nouvelles technologies, Evans a publié une réponse énergique à ces critiques sur internet 15

avant d’inclure ses réponses dans une nouvelle édition du livre. Il donne la liste des 32 recensions critiques (mais pas tous hostiles) de son livre, et s’emploie à répondre à leurs arguments, divisés en neuf points clés :

1. Le livre n’est pas nécessaire, car l’histoire n’a pas besoin d’être défendue ;

2. Le livre est injuste envers les historiens conservateurs ;

3. Le livre ne réussit pas à dialoguer directement avec les philosophes post-modernes les plus influents ;

4. Le livre défend un concept démodé et empiriste de l’objectivité ;

5. Le livre défend une approche conservatrice de l’histoire ;

6. Le concept d’un fait défendu dans le livre est faux ;

7. Le livre montre une mauvaise compréhension de certains arguments centraux des post-modernistes ;

8. Le livre est injuste envers les post-modernistes qu’il critique ;

9. Les arguments du livre sont contradictoires.

Il répond en détail à chacune de ces accusations. Au-delà des accords et désaccords qu’on peut avoir avec lui, je crois qu’il faut signaler son approche pédagogique et son désir d’engager une polémique loyale, éloignée de toute langue de bois et empreinte d’un franc-parler anglo-saxon bien utile.

Il s’agit d’un livre qui vaut la peine d’être lu et relu. La trilogie magistrale d’Evans au sujet du Troisième Reich a été traduite en français, mais, malheureusement, le présent ouvrage n’a pas encore trouvé d’éditeur en France.

John Mullen

Auteur

John Mullen is Professor of British Studies at the University of Rouen. He has published widely on the history of British trade unionism, and the history of British popular culture. His book, The Show Must Go On: Popular Song in Britain during the First World War, was recently published by Ashgate.

Pour citer cet article

John Mullen, Richard J. Evans, In Defence of History, Londres, Granta, 2000, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 10 janvier 2013, url permanente : http://quaderna.org/richard-j-evans-in-defence-of-history-londres-granta-2000/

Richard J. Evans, In Defence of History, Londres, Granta, 2000
John Mullen

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