L’art de la discipline, une introduction

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Ne s’autoriser que de soi-même ? Libertés universitaires et panopticon disciplinaire : une perspective française et transnationale

La transdisciplinarité pose la question du sens de la discipline, de sa fonction scientifique, institutionnelle et sociale. Quel progrès épistémique représente-elle pour les sciences humaines, leur hiérarchie, la dangereuse complétude de ses disciplines dont résulte la territorialisation scientifique ? Entendue comme un croisement disciplinaire mettant au jour les « manque-à-penser » de la science, les lacunes dans les objets étudiés, les points aveugles des méthodologies, la transdisciplinarité permet-elle l’émergence ou la consolidation de nouveaux champs du savoir, tels que ceux, en France, des Cultural Studies, des Black Studies ou des Gender & Sexuality Studies ? Au-delà des illusions de la rupture épistémologique, est-elle une garantie suffisante contre l’atrophie des disciplines, le symptôme de la crise contemporaine des sciences humaines ? Que dit-elle de cette crise et des enjeux sociétaux dont elle témoigne, de la nécessaire réhabilitation et ré-organisation des sciences humaines, en France mais aussi en Europe, en Afrique et dans les Amériques ?

Après deux premiers numéros consacrés à l’essentialisme et au plurilinguisme, « L’art de la discipline : disciples, disciplinarité, transdisciplinarité » se propose de réfléchir à la formation et à l’évolution des disciplines ainsi qu’à leur signification épistémique et politique : les postulats et méthodes scientifiques sur lesquels elles reposent, les procédures de légitimation qu’elles requièrent, l’organisation institutionnelle du savoir et de sa diffusion à laquelle elles prennent part. Parallèlement, on souhaite s’interroger sur les effets socio-politiques d’une telle organisation disciplinaire du savoir : en quoi détermine-t-elle ce qui peut être pensé et comment, le cas échéant, la circulation rationalisée des idées influe-t-elle sur la transformation sociale?

La perspective choisie est à la fois nationale et internationale de façon que, à partir d’une étude comparée et transnationale, on puisse identifier les variations et les spécificités culturelles mais aussi ce qui, dans la définition des paradigmes disciplinaires, peut dénoter une certaine universalité, comme par exemple la résistance vis-à-vis de champs marginaux ou de savoirs dits subalternes, au-delà du conservatisme consubstantiel à toutes institutions, leur mission fût-elle scientifique.

Ainsi, en France, au-delà du processus de normalisation qui fait progresser les nouveaux savoirs ou les innovations méthodologiques depuis la marge, voire depuis la clandestinité, jusqu’à la légitimité, l’exemple des études culturelles (terme générique englobant les études sur les minorités ou les groupes sociaux minorés, telles que celles consacrées aux cultures postcoloniales ou aux genre et aux sexualités) est éloquent. Le débat scientifique autour de ces questions et de la transdisciplinarité qu’elles promeuvent est éminemment politique, philosophique et culturel, plaçant, à tort ou à raison, au cœur de l’examen l’ethos universaliste et républicain dont l’organisation disciplinaire semblerait être à la fois l’expression et la garantie.

Dans l’enceinte universitaire proprement dite, la légitimation de tels savoirs interroge les processus qui fondent la discipline en tant que spécialité scientifique mais aussi en tant que corps de spécialistes garants de sa scientificité et de celle des postulants-spécialistes qui doivent s’y conformer. Redoublant la difficulté, cette légitimation se heurte à l’usage politique que l’Etat fait actuellement de l’inter/trans-disciplinarité qu’ils promeuvent, ces dernières servant à justifier, outre une concentration au service censément d’économies d’échelle, une adaptabilité des enseignants-chercheurs confinant à la malléabilité, objectif que vise aussi la réforme progressive et continue de leurs statuts.

Comment donc, dans ce contexte, concilier la légitimation de nouveaux savoirs qui, comme ceux qui les ont précédés, apporteront leur lot de changement dans la définition de la discipline, sans remettre en cause un statut, garantissant l’indépendance intellectuelle et fondé sur les libertés universitaires ?

Cette tâche peut sembler d’autant plus ardue que les libertés qui distinguent les universitaires n’ont pas vocation à promouvoir l’égalité. A la porte de leur métier et tout au long de leur carrière, la sélection qu’ils organisent, et que leurs libertés leur confèrent, n’obéit-elle pas, elle aussi, à une conception toute culturelle, relativement vraie dans l’espace et dans le temps, de ce que spécialités et spécialistes sont et devraient être ? Comment, dès lors, résister à la pente de la reproduction sociale et de l’entre-soi culturel ? En d’autres termes, comment ne pas céder à la tentation de réduire la discipline à l’œuvre continuée des disciples et les savoirs à une expression nationaliste de la discipline ?

A l’horizon de ces questions, « l’impératif démocratique d’expression de la généralité sociale » que Pierre Rosanvallon étudie dans La légitimité démocratique. La généralité d’attention à la particularité (entendue ici comme renvoyant aussi bien aux savoirs sur les minorités qu’aux enseignants-chercheurs qui les portent, surtout quand ils en sont eux-mêmes issus) qu’il décrit comme une évolution profonde de la société et des institutions françaises peut sembler en effet s’arrêter aux portes de l’Université.

Prolongeant la réflexion suscitée par la mobilisation de 2009, notre travail veut articuler une double défiance : vis-à-vis de la dérive managériale et de l’anti-intellectualisme qui caractérisent de plus en plus l’Université mais aussi vis-à-vis d’un repli identitaire, d’autant plus tragiquement isomorphe de celui qui frappe la société française que l’Université s’avère incapable de participer à l’endiguer. Il s’agirait ici de dépasser la symptomatologie de la crise universitaire contemporaine pour mieux appréhender la dialectique peut-être encore productive de la discipline qui, à partir d’une inégalité instituée, entend garantir la liberté.

 

L’art de la transdisciplinarité ou l’incomplétude de la méthode

C’est une double référence, la monographie de Lewis R. Gordon, Disciplinary Decadence : Living Thought in Trying Times et l’ouvrage collectif L’objet identité : épistémologie et transversalité, tous deux publiés en 2006, qui constituera le point de départ de notre réflexion 1 . Dans Disciplinary Decadence : Living Thought in Trying Times, Lewis R. Gordon soutient, à l’appui de Frantz Fanon, que les échecs sont inévitables, aussi bien sur le plan des revendications des groupes minorés que pour ce qui constitue la colonne vertébrale de l’œuvre fanonienne : la décolonisation du savoir, la critique d’un savoir qui continue de se faire le vecteur d’une pensée coloniale, contaminant les sciences humaines jusque dans leurs objets d’études, les théories auxquelles font appel leurs méthodologies 2 . Le symptôme en est ce que Gordon appelle la « décadence disciplinaire », l’atrophie de disciplines qui rejettent toute approche critique leur étant a priori exogène. C’est cette décadence qui fait obstacle à ce que, par exemple, la question raciale soit abordée dans sa complexité. Elle renforce la clôture sur lui-même d’un autre espace, celui de la réalité mondaine d’où la race est évacuée en étant assimilée à un problème que l’autre pose mais qui ne saurait concerner la majorité. Le discrédit scientifique qui peut peser sur les études gay, lesbiennes et queer, et plus généralement sur les Cultural Studies, est également exemplaire de la décadence disciplinaire et du double espace, épistémologique et social, qu’elle traverse.

C’est là la thèse centrale de Disciplinary Decadence : Living Thought in Trying Times une critique anticoloniale radicale qui démontre que « les modes de production du savoir peuvent être mis au service de la colonisation » 3 . Les méthodes sont colonisées mais aussi la méthodologie, le discours sur la méthode ou l’évaluation, et ce, parce que « les conditions épistémiques de la vie sociale sont (elles-mêmes) colonisées ». C’est à ce stade de son raisonnement que Gordon introduit la différence entre rationalité et raison. Là où la rationalité, sur laquelle toute méthode s’arcboute, privilégie la logique et la cohérence, la raison, qui demeure en prise avec une réalité plus vaste qu’elle-même, est travaillée par le désordre et la contradiction. Contrairement à la rationalité la raison peut ne pas être raisonnable. Domestiquer cette raison parfois « irraisonnée » et « non-raisonnable » correspond à une forme de colonisation, une colonisation épistémique de la raison par la rationalité, une rationalité absolutisée dans les sciences humaines et ses disciplines, qui se coupent de la réalité.

Parallèlement, L’objet identité : épistémologie et transversalité s’essayait à une théorisation des rapports entre identité et transdisciplinarité. Voici un extrait de son article d’ouverture, situé à la suite d’une critique des discours philosophiques, historiques, littéraires et culturalistes sur la race, aux Etats-Unis comme en France. Ce passage visait à démontrer comment les discours sur l’autre renforçaient en fait « la constance du couple janusien identité / différence tout en faisant prévaloir le double sur le transverse, cet espace où le sujet peut s’inventer malgré les déterminations et les significations que l’on a élaborées pour lui » :

Quand on considère l’objet identité, c’est toujours une approche essentialiste de la dualité, semble-t-il, qui fait la différence. Même lorsque l’on se penche sur les catégories dites intermédiaires (comme l’hybride), le regard critique (…) se voile pour n’entrevoir in fine que la souffrance du déchirement, l’âpre négociation que l’entre-deux exigerait, vérifiant fébrilement, mais par la grâce d’un authentique syllogisme, l’hypothétique permanence des identités dans le temps. Dans le regard porté sur l’entre-deux géographique, culturel, racial, sexuel ou de genres, le choix, la libre identification, le désir polymorphe, les (ré)inventions des subjectivités sont déconsidérés, lors même que l’identité, au cœur des déterminismes et de l’histoire, est surtout affaire de repositionnement.

 

Et de conclure :

Ainsi en va-t-il de l’autre dans la recherche sur les identités : pour qu’il ne soit ni transcendance ni contresens, il faut le faire sortir de la latéralité, du rapport, du comparatisme, de l’ « inter » et s’immerger avec lui dans la triangulation. A l’intersection de deux objets, deux disciplines, deux méthodes, l’œil (ici, l’œil du sujet-chercheur)—qui s’irise à leur contact et laisse ouvert le champ de vision qu’il écarte entre eux. Trans-disciplinarité plutôt qu’ « inter ».

 

Trans(e) pour passage, changement, inquiétude, dépersonnalisation, aliénation. Expérience de l’autre. La réflexivité d’un sujet qui s’altère dans l’appréhension de son objet. Condition seule pour que l’objet identité ne soit pas une imposture, une dénaturation des sciences humaines au centre desquelles par ailleurs il se place, dans une configuration épistémologique telle qu’elle exige d’interroger « les rapports de la pensée et de la formalisation […] les modes d’être de la vie, du travail et du langage » (Foucault, Les mots et les choses, 1966, 359). Retour du sujet sur ces disciplines qui le fondent comme un savoir positif, un objet à dévoiler pour s’y reconnaître. Transedisciplinarité 4 .

 

Il faut nourrir la bête : institution de la jouissance, destitution du sujet, constitution de la discipline

Une pensée qui interroge la formalisation, préfère la raison à la rationalité, rend leurs places à la subjectivité, à l’expérience et aux affects, voilà qui interroge la discipline dans sa constitution même, comme Michel de Certeau a pu le faire à propos de la religion et de la psychanalyse, parmi d’autres institutions. Dans « L’institution de la pourriture : Luder », le chapitre qui clôture Histoire et psychanalyse entre science et fiction (1986), De Certeau rappelle que l’hallucination auditive de Schreber, où Dieu lui donne pour nom l’insulte « pourriture » ou « salope », est ce qui signifie son adoption par « la famille noble » 5 .

L’institution universitaire ne déroge pas à cette règle. Incorporée, l’humiliation fonde le sujet en tant qu’il est destitué, désubjectivé, discipliné, au nom de la discipline qu’il prolonge et pérennise. Ainsi le disciple participe-t-il à travestir la vérité de la discipline : sa frontière manque et ce manque lui est aussi consubstantiel qu’il doit être masqué. Pour que l’insu du savoir et le simulacre de la maîtrise, dont les experts se parent, puissent être suppléés par l’institution, son « plus-de-jouir », l’excès renouvelé de sa jouissance, le plaisir sans limite qui défie la loi 6 . Ce faisant, la perversion organisée de l’humiliation institutionnelle signifie au disciple que, pour habiter la discipline, il n’en a pas pour autant l’usufruit. Comment le pourrait-il, lui, l’objet dont l’institution jouit ? L’humiliation le lui rappelle. La conformité acceptée de sa production finit de le lui prouver.

Tôt éprouvée, la puissance de l’humiliation tient à sa normalisation au travers de l’évaluation continue à laquelle l’institution soumet ses agents. Concours et classements divers, soutenances, qualifications et campagnes de recrutement sont autant d’occasions, pour l’humiliation institutionnelle, de se manifester graduellement. Son degré, variable en force mais aussi dans le ressenti, cache la nature de la cooptation et de la reconnaissance par les pairs : une identification commandée à une identité postulée, une mutualité faussement inclusive que l’institution décline dans l’antithèse parfaite de l’impartialité, la réflexivité et la proximité que prône Pierre Rosanvallon au sujet de la « légitimité démocratique » 7 .

Parce qu’elle est récurrente et banalisée et parce que le risque encouru à ne pas l’accepter est grand—devenir le réceptacle public d’une abjection que l’on rend invisible et insignifiante pour mieux s’en détourner 8 —l’humiliation est la technique disciplinaire par excellence de l’institution, le garant d’un corporatisme préservé. C’est d’abord au corps que l’institution travaille, à tordre, à façonner, à orienter 9 , comme la recherche qu’il produit, dans l’espace universitaire, à faire circuler entre l’abscisse de la filiation épistémique et l’ordonnée de la cartographie disciplinaire. Entre le père / pair qui, instaurant une mêmeté reproductive, institue la discipline et la différence qui la distingue des autres. Le corps, visiblement différent, qui résiste à l’orientation assignée et, depuis sa situation, questionne l’algèbre de l’identité et de la différence à partir duquel, incarnées par les disciples, les disciplines se constituent, ce corps-là n’est plus à domestiquer. Il est à détruire, ou à expulser. Comme un corps étranger ou pathogène.

C’est cette réflexivité, cet epistémè transdisciplinaire, cette phénoménologie de l’identité et de la différence, le dévoilement du pouvoir tel qu’il imprime le corps de l’autre, qui font, encore maintenant, des Cultural Studies, la déchirure de l’entre-soi perpétué.

 

Who’s afraid of Cultural Studies ? La mathématique identitaire des disciplines

Il y a près de dix ans, Pierre Guerlain écrivait :

Le plus grave danger dans les fragmentations disciplinaires américaines qui ont lieu sous l’égide des CS (Cultural Studies) consiste à créer un champ disciplinaire qui correspond à un groupe ethnique ou à un genre. Il est bien entendu tout à fait positif que l’étude des Africains-Américains, (comme l’on dit en traduisant mal l’anglais qui place les adjectifs avant les noms là ou le français fait plutôt l’inverse), ou des femmes, aide à faire sortir de l’invisibilité intellectuelle et aide à changer les modes de pensée. Mais, comme le note Guillaume Marche, il y a un risque de communautarisation de la pensée. Si chaque groupe a sa discipline, où sont les possibilités de dialogue commun et où est la scientificité ? La science est-elle condamnée au localisme et se confond-elle avec le militantisme ? (…) (S)i l’université découpe ses disciplines selon des schémas de militantisme ethnique ou sexuel (de genre) la situation devient grave, elle gène le dialogue et la progression de la connaissance qui devient tributaire d’une approbation communautaire. Un spectre hante les CS, celui de l’essentialisme, du repli sur soi, un soi qui n’est plus national mais ethnique ou disciplinaire (…) ce qui ne se passe pas en France, pays « retardataire », resté universaliste, ou jacobin, selon certains) 10 .

 

Plusieurs travaux permettaient déjà d’identifier ce que ce souci de la scientificité devait à l’idéologie républicaniste française et à son universalisme, supposément incompatibles avec le modèle multiculturaliste, particulièrement américain 11 .

Depuis, pendant une décennie symboliquement ponctuée par le vote de la loi Taubira-Delannon reconnaissant la traite et l’esclavage des Noirs comme un crime contre l’humanité, et, plus récemment, celui de la loi autorisant le mariage gay et lesbien, une littérature critique dans les domaines du genre, des sexualités, des identités ethno-raciales a contribué à démythifier le grand récit national de l’universalisme français que la citoyenneté porte à son plus haut et que l’institution universitaire sait aussi entretenir.

Dès lors, les Cultural Studies et leur américanisation fantasmée des disciplines françaises 12 ne peuvent plus aussi aisément être écartées, sous peine que la territorialisation scientifique se voie taxer de dérive nationaliste, voire xénophobe. A la fin de la première décennie du 21ème siècle, à la faveur de la loi sur l’autonomie des universités, la redéfinition du paysage universitaire français et son centralisme renforcé, la promotion de l’interdisciplinarité—destinée moins à favoriser la pollinisation épistémique que de permettre des économies d’échelle—les Cultural Studies deviennent une variable d’ajustement qui, dans le domaine des études américaines par exemple, renforce la distinction entre civilisation et littérature ou justifie la régénération du littéraire et du formalisme dont elles auraient détourné cette dernière. Cette économie, qui fait osciller les Cultural Studies d’une altérité relative à une altérité radicale obéit, en fait, à la même dialectique qui, dix ans plus tôt, assimilait le champ à une menace pour la République : celle qui articule universel et particulier.

L’économie de la légitimation scientifique, disciplinaire et institutionnelle commande que le particulier se fonde dans l’universel, ou soit, à tout le moins aussi universalisable que l’objet d’une discipline peut l’être 13 . Un champ dont la pluralité d’objets, irréductibles les uns aux autres, échapperait à une méthode uniformisante, où chaque objet générerait sa propre méthode ferait basculer la catholicité universitaire, qui bâtit ses disciplines comme des églises, dans une organisation autre du savoir, d’inspiration polythéiste 14  : horizontale et non verticale, polycentrale et non centralisée, inclusive et non aristocratique.

L’articulation de l’universel et du particulier n’a pas qu’une expression scientifique. Elle se traduit phénoménologiquement, de façon incarnée, par la présence, au sein de l’espace universitaire, de sujets-chercheurs s’identifiant à des groupes sociaux minorés auxquels ils consacrent leur recherches. Cette particularité radicale, qui n’est pas universalisable, interroge directement, par sa seule présence, la puissance fantasmatique de l’universel. A cette question, à laquelle la variation et l’ajustement ne suffisent pas, il est répondu par la remise en cause de ce que Bourdieu a appelé « la légitimité présentielle ». De ces sujets, dont les signes de pouvoir et d’autorité peuvent contredire les signifiants culturels de subordination auxquels l’histoire nationale les a assignés et à propos desquels, à la faveur du repli conservateur et des résurgences extrêmes-droitières récents, il est permis de penser qu’ils continuent d’être prégnants, c’est la présence qui est questionnée et cette interpellation enjoint de rester à sa place.

Sur le plan ethno-racial, par exemple, cette présence ne dit pourtant rien (d’objectif) car, en l’absence de statistiques (illégales en France), cette présence ne (se) compte pas. Seule l’observation empirique et la récolte de témoignages 15 permet de fonder la question : comment se fait-il que l’Université et, plus largement, l’enseignement supérieur et la recherche, soient des espaces aussi racialisés (blancs), genrés (masculins) et hétéronormés et ce d’autant plus que les étudiants progressent dans leur cursus et les universitaires dans la hiérarchie ? Comment expliquer que, pour ce qui est de la dimension ethno-raciale, le déséquilibre démographique ne fasse l’objet ni d’études, ni de politiques correctives, comme c’est le cas pour l’égalité femme-homme ? 16

Les Cultural Studies et leur transdisciplinarité mettent ainsi en regard l’éthique et la fonction sociale de la science et de son enseignement : comment peut-elle ne pas être un sens arrêté pour le sujet? Comment peut-elle ne pas le réduire à un savoir positif qui épuise sa réalité et la réalité mondaine ? Ce questions font écho à l’enjeu contemporain que sont l’organisation, dans les espaces territorial, national et international, des centres de production scientifiques et la place que l’on y accorde à la transformation sociale. Qu’est-ce que les sciences humaines peuvent lui apporter ? Quelles Humanités pour quelle polycentralité épistémique et scientifique, politique et institutionnelle, géographique et culturelle? Une question que les Cultural Studies, comme subjectivités et savoir il y a peu marginalisés et subalternes, posent de façon aigüe et à laquelle les contributions universitaires et artistiques de « L’art de la discipline : disciples, disciplinarité, transdisciplinarité » entend faire écho ou répondre.

 

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The objective of “L’art de la discipline : disciples, disciplinarité, transdisciplinarité” (The Art of DisciplineDisciples, Disciplinarity, and Transdisciplinarity) is to reflect on the formation, evolution, epistemological and political signification of disciplinestheir scientific postulates, the process of legitimization they require, their institutionalizationbut also on their sociopolitical effectshow they determine what is thinkable or not and how this channeling of ideas impacts social transformation. The intended scope of the issue is international and transnational so that cultural variations and specificities can be taken into account in the definition of disciplinary paradigms but also to assess the global pertinence of so-called subaltern knowledge and to understand the particular national resistance to the emergence and consolidation of certain fields of study.

            In this respect, the situation of French academia and its continuous relegation of Black Studies, Gender and Sexuality Studies, and of Cultural Studies, to name a few, is quite eloquent. Once translated academically, the French ethos of universalist republicanism takes the shape of a multifaceted defense of disciplinesideological, political, institutional and culturalwhich sustains a nationalistic approach deploying technologies of subjection also reminiscent of the country’s colonial past. This epistemological legacy being insufficiently examined theoretical tools to support France’s expected cultural transformation are missingan organized absence and lack fully revealed by the contemporary economic and identity crisis with, in parallel since 2008, the constant progress of far-right ideologies and movements recently culminating with the National Front victory in the May 2014 European elections.

            Both a cause and a symptom of this political decadence and of the contemporary progressive atrophy of French society, the hierarchization of knowledge through a structuring disciplinarity specifically targets the heteronomy of objects of study and the creolization of outlooks and methods to such an extent that, for instance, transdisciplinary perspectives gain legitimacy if and only if they result in the emergence of a new discipline, neutralizing thus the challenging input and transformative potential of the critique of disciplinarity itself.

            In this broad perspective which intends to intertwine scientific, ethical and political dimensions, international academic and artistic contributions pondering the worldwide signification of disciplines and of alternatives such as transdisciplinarity, particularly as correlated to the development of so-called subaltern fields of knowledge, are of paramount importance for achieving a better understanding of the local situation, promoting counter-models and for implementing more efficient strategies of resistance and change, starting with the domain of theorization. We are convinced that the transformative circulation of ideas within academia and between academia and the social world needs to be based on the pollination of methods and experiences that a global perspective may proffer.

Sur le même thème, voir aussi / on the same topic, see also:

Journée d’Etudes « Transferts, Transculturalités, Transdisciplinarités », Ecole Doctorale Cultures et Sociétés, Université Paris-Est, Créteil, 6 février 2015 (click on image below).

transferts transculturalités

 

 

Auteur

Depuis sa thèse de doctorat (2001, Université Paris IV-Sorbonne) consacrée à l’œuvre de James Baldwin, la recherche de Jean-Paul Rocchi a toujours eu pour axe central l’identité et plus particulièrement l’articulation des identités raciales, genrées et sexuelles, telles que le texte littéraire américain contemporain les porte et les affronte aux textes théoriques, notamment ceux de la psychanalyse freudienne et, plus largement, des théories du sujet. Cette double perspective, thématique et théorique, s’est, après la thèse et pendant une maîtrise de conférences à l’Université Paris-Diderot, élargie aux héritiers en littérature de Baldwin, notamment les auteurs noirs et queer américains des années 1990, dans le contexte particulier de la crise esthétique, politique et identitaire générée par l’épidémie du sida. A partir de 2008 et des questions suscitées par la réception de ces travaux, s’est ajoutée à cet élargissement une nouvelle thématique : celle de la réception, des conditions de la production scientifique, de la cartographie disciplinaire et du rôle qu’elle peut jouer, particulièrement en France, dans la marginalisation de certains champs du savoir, notamment ceux dits « subalternes ». Ces questions sont aujourd’hui rassemblées dans la thématique de la transdisciplinarité, organiquement reliée aux enjeux épistémologiques initiaux de ses travaux sur l’identité. C’est dans cette perspective transdisciplinaire et intersectionnelle que Jean-Paul Rocchi a récemment codirigé les quatre ouvrages collectifs suivants : Understanding Blackness through Performance—Contemporary Arts and the Representation of Identity (Palgrave-Macmillan, 2013); Black IntersectionalitiesA Critique for the 21st Century (Liverpool University Press, 2014); Black Europe: Subjects, Struggles, and Shifting Perceptions (Palimpsest, A Journal on Women, Gender, and the Black International, SUNY Press, 2015); and Black and Sexual Geographies of Community-Building (Sexualities, SAGE Publications, à paraître en 2016/2017). Il prépare actuellement une anthologie de ses essais intitulée The Desiring Modes of Being Black: Essays in Literature & Critical Theory à paraître aux éditions Rowman & Littlefied International en 2017. Jean-Paul Rocchi est Professeur de Littératures et Cultures Américaines à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée et Directeur adjoint de l’Ecole Doctorale « Cultures et Sociétés » d’ Université Paris-Est.

Professor at the Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Jean-Paul Rocchi teaches in American studies and on African American literature and gay, lesbian, and queer studies. A Fellow at the Du Bois Institute (Harvard, Fall 2007), he is the Director adjunct of the Graduate School “Cultures et Sociétés” (Université Paris-Est). He has published several essays on James Baldwin and other contemporary black writers, and on race, sexualities, psychoanalysis, and epistemology. He is the author of several edited collections including Lobjet identité: épistémologie et transversalité (2006) and Dissidence et identités plurielles (2008). He was in 2011 the main organizer of the CAAR Conference “Black States of Desire: Dispossession, Circulation, Transformation” (http://caar2011.caar-web.org) from which he currently co-edits four collections: Understanding Blackness through PerformanceContemporary Arts and the Representation of Identity (Palgrave-Macmillan, 2013); Black IntersectionalitiesA Critique for the 21st Century (Liverpool University Press, 2014); Black Europe: Subjects, Struggles, and Shifting Perceptions (Palimpsest, A Journal on Women, Gender, and the Black International, SUNY Press, 2015); and Black and Sexual Geographies of Community-Building (Sexualities, SAGE Publications, forthcoming 2016/2017). He is currently working on an anthology of critical essays entitled The Desiring Modes of Being Black: Essays in Literature & Critical Theory to be published with Rowman & Littlefied International in 2017).

Pour citer cet article

Jean-Paul Rocchi, L’art de la discipline, une introduction, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 9 avril 2016, url permanente : http://quaderna.org/lart-de-la-discipline-une-introduction/

L’art de la discipline, une introduction
Jean-Paul Rocchi

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