Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012

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Philologue et spécialiste de philosophie grecque, Heinz Wismann retrace dans son ouvrage érudit Penser entre les langues, paru en 2012, son itinéraire personnel et intellectuel qui l’a très tôt conduit à naviguer entre des langues et des cultures.

Né à Berlin en 1935, Heinz Wismann raconte dans un premier chapitre intitulé « vagabondages autobiographiques » comment il a fui l’armée rouge avec sa mère et sa sœur en 1945 pour venir s’installer à l’Ouest de l’Allemagne, avec pour seuls trésors en poche des petits pois et sa mythologie grecque qu’il ne pourra conserver longtemps, contraint de la laisser un peu plus tard à un prisonnier français. D’emblée, c’est aussi l’ombre de son père, qui rejoignit l’association nazie des écrivains, rattachée au ministère de la Propagande de Goebbels, qui plane sur l’enfance de Heinz Wismann : un père francophile, historien de l’art, qu’il a à peine connu et dont il se retrouve orphelin à onze ans, à la suite du décès de ce dernier dans un camp russe à Workuta près du cercle polaire. Ce n’est que plus tard en arrivant à Paris au début des années 1960 qu’il découvrira la thèse de doctorat de son père à la bibliothèque de la Sorbonne.

H. Wismann commence des études de lettres classiques à l’Université libre de Berlin et s’inscrit ensuite en philosophie, ce qui lui permet d’explorer l’espace noué entre deux champs disciplinaires, la philosophie et la philologie. En 1956, il fait la connaissance de Jean Bollack, philologue et helléniste, lors d’un séminaire organisé par ce dernier à Berlin. Cette rencontre sera déterminante pour son parcours personnel et professionnel. Conforté par J. Bollack dans son intuition que « tout ce qui résiste à la compréhension doit être pris au sérieux » et dans la posture « d‘extériorité ou d’écart » (p.53) qui était déjà la sienne, consistant à se situer entre les langues et les cultures, il pourra alors se réapproprier véritablement la culture et la pensée grecques.

H. Wismann s’installe en France au début des années 1960 et enseigne la philosophie à la Sorbonne dès 1962 parallèlement aux recherches qu’il mène avec Jean Bollack. Il est nommé directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1978.

Il participe par ailleurs très activement au Centre de recherche philologique fondé par J. Bollack à Lille, dans le cadre duquel sont organisés des séminaires expérimentaux en marge de l’Université. Ensemble, ils travaillent sur les textes transmis par l’Antiquité et renouvellent l’approche des auteurs grecs (Empédocle, Héraclite, Démocrite, Epicure…), privilégiant l’herméneutique critique comme voie d’accès aux textes anciens. Wismann défend notamment le principe herméneutique moderne selon lequel la cohérence des significations repose en dernière analyse sur la décision autonome d’un sujet. En collaboration avec Jean Bollack, il est l’auteur de Héraclite ou la séparation (1972), dont l’objet participe d’un « réexamen général de la période archaïque grecque » (p.140) et vise à montrer qu’à travers la syntaxe s’exprime « un sujet qui parle » (p.140).

Si H. Wismann évoque les difficultés rencontrées à penser, à naviguer entre deux langues, l’allemand et le français — avec en toile de fond, le grec ancien — et la tension résultant de deux manières de se rapporter à la réalité, il voit en même temps son expérience du déracinement comme une chance :

L’éducation offre une chance extraordinaire à ceux qui sont des ‘personnes déplacées’: celle de tirer profit de la distance qui s’instaure à l’intérieur d’eux-mêmes. Il ne s’agit plus de ressembler à soi sur un mode patrimonial, comme si l’on était effectivement ce que l’on est censé être, mais sur un mode dynamique. (p.49)

Il rend compte de la façon dont entre l’allemand et le français, se produit cet effet étrange, qui fait que ce qui se formule, n’appartient plus ni à l’une ni à l’autre des deux langues :

Le triangle allemand-français-grec aide énormément, puisqu’on doit chaque fois sortir d’une évidence spontanément admise pour se laisser perturber par une autre évidence qui vient de la structure syntaxique d’une autre langue. (p.18)

À partir de l’expérience de ce jeu triangulaire entre l’allemand, le français et le grec, H. Wismann se fait le défenseur d’une posture non identitaire :

Schleiermacher donne à penser que les cultures sont des grammaires […]. La posture non identitaire, c’est-à-dire le fait de se situer entre deux grammaires exclusives l’une de l’autre, permet de mobiliser chacune de ces grammaires dans une relation critique à l’égard de l’autre. Quitter la posture d’identification facilite en ce sens l’attitude réflexive en établissant entre deux ‘identités’un va-et-vient producteur de style. (p.48)

Selon lui, Heinrich Heine, écrivain juif allemand, exilé en France au XIXsiècle, incarne de manière exemplaire cette acuité intellectuelle, cette faculté à porter un regard neuf sur ce qui semblait a priori aller de soi. Cette capacité à « s’installer dans l’entre-deux », à faire de cet espace entre les langues le lieu privilégié de la réflexion et de la création, il la retrouve chez de nombreux auteurs qu’il évoque également, tels Nietzsche, Benjamin, Celan ou Bataille. Être dans « l’entre des langues » ou « penser entre les langues », c’est pour H. Wismann refuser de s’installer dans une langue, une culture ou une grammaire. Penser entre les langues, « cela ne veut pas dire n’en habiter aucune » (p.99), mais plutôt confronter sa langue maternelle à quelque chose qui l’écarte, l’éloigne d’elle-même jusqu’à produire des effets insolites, comme ceux produits par le grec ancien sur l’allemand de Hölderlin.

Le véritable intérêt d’une langue est qu’elle ne coïncide pas avec une autre et qu’elle oblige à naviguer entre les deux pour éprouver cette tension entre deux manières de se rapporter à la réalité. (p.84)

Outre son travail de chercheur et d’enseignant, H. Wismann a créé aux Éditions du Cerf la collection « Passages », qu’il a dirigée pendant vingt ans (de 1986 à 2006), consacrée à la réflexion critique sur les formes de savoir et sur les traditions intellectuelles. Il a ainsi pu faire connaître au public français non seulement Walter Benjamin, mais également des pans entiers de la tradition philologique et herméneutique allemande, et notamment des penseurs tels que Schleiermacher, Humboldt, Dilthey, Cassirer, Blumenberg, Habermas, Jonas… Heinz Wismann se définit ainsi comme un passeur entre l’Allemagne et la France, tant à travers son enseignement et sa recherche que son activité éditoriale.

 

Mais au-delà de son parcours autobiographique, Wismann livre dans son ouvrage ses réflexions sur la méthode d’interprétation et la compréhension des œuvres passées et sur l’appropriation des cultures et des savoirs. Il défend l’idée qu’il n’y a de pensée authentique que dans le mouvement, la confrontation et la tension entre les traditions et les cultures, que dans la capacité à penser au-delà de ce qui avait été pensé auparavant. Il poursuit une déambulation intellectuelle et savante à travers l’évocation de nombreux auteurs (Homère, Hésiode, Platon, Kant, Nietzsche, Bataille…) et consacre également de nombreuses pages à la musique, à la peinture, au théâtre ou à l’enseignement.

H. Wismann aborde également la tragédie grecque dont l’intérêt ne réside pas selon lui dans le fait qu’il s’agit de l’histoire d’une malédiction, mais dans le fait que la parole s’enrichit d’écarts, de variations, de détournements verbaux qui vont eux-mêmes introduire des éléments de liberté et produire des univers de sens. Selon lui, les Anciens s’intéressaient aux performances de la langue, aux efforts pour se libérer du destin à l’aide de la parole, tandis que les Modernes s’intéressent à l’enchaînement des actions et des événements et de moins en moins à ce qui se dit.

H. Wismann s’attache également à étudier le rapport que l’écriture entretient avec les images et évoque les débats autour de la légitimité des images pour représenter la puissance divine à partir d’une réflexion sur la tradition hébraïque et la tradition hellénique, qu’il définit comme des représentantes respectives de l’antinomie « religion de l’absence » — « religion de la présence » ou encore de l’antinomie de la pensée et de l’image. Dans un chapitre intitulé « Transcendance et immanence » (p. 283), H. Wismann décrit la logique de développement des images et évoque la rencontre de ces deux traditions, la tradition hébraïque et la tradition hellénique — qui a eu lieu à Alexandrie, ville hellénophone et de culture grecque -, lors de laquelle se pose la question de la représentation adéquate du divin. Selon la tradition hébraïque, Dieu ou la puissance divine, inaccessible au-delà du monde, prend ses distances par rapport à la création, tandis que la tradition hellénique met l’accent sur l’immanence et se représente le monde comme éternel et divin.

Ces deux traditions renvoient selon H. Wismann à deux possibilités de penser l’image, soit du point de vue de la transcendance, soit du point de vue de l’immanence. Soit l’image est un moyen de rendre présent ce qui est absent (eidos), soit l’image (l’icône) est la présence qui évoque une absence (eikôn). Du point de vue des juifs, l’eidos devient idole, car l’idole ou l’idolâtrie renvoie à l’illusion que le divin serait dans l’image. L’idole provoque le culte de l’image en lieu et place de ce que l’image représente, puisque l’image devient la présence même de la chose. L’eikôn, contrairement à l’eidos, marque la différence entre ce qui est représenté et son représentant et ne conduit pas à l’idolâtrie, car l’icône crée de la distance et permet d’envisager le caractère transcendant du divin. C’est entre ces deux modalités contradictoires de l’eidos et de l’eikôn que se joue le fonctionnement de toutes les images.

H. Wismann voit dans le christianisme, qui réunit Dieu le père et Dieu le fils dans l’esprit, une synthèse de cette problématique. Selon lui, la puissance du christianisme réside dans sa capacité à concilier l’héritage hébraïque et l’héritage hellénique. Le modèle théologique de cette synthèse est l’eucharistie qui accomplit la présence d’une absence : représentation symbolique qui concilie la présence et l’absence. Le symbole qu’est l’eucharistie permet à la fois la présence réelle (réalité sensible) et la reconnaissance d’une absence (réalité suprasensible).

Reprenant la thèse de Cassirer, exposée dans son ouvrage publié en 1911 Substance et fonction, selon laquelle la science moderne prend son envol, parce qu’elle s’intéresse à la fonction et se désintéresse de la substance, H. Wismann montre que pour l’histoire de l’image, le déplacement de la substance à la fonction a pour conséquence qu’il permet d’arracher les images aux traditions religieuses de la transcendance. C’est vers la fin du Moyen âge que les images s’affranchissent de la tutelle religieuse. Les annonciations du XIVe siècle illustrent cette autonomisation de l’œuvre artistique par rapport à des impératifs religieux et permettent de réunir le visible et l’invisible, la transcendance et l’immanence. Ces « transcendances immanentes » (p. 291) sont selon lui le véritable objet des productions de la modernité. L’art exigeant innovation et créativité, il importe que les individus se séparent du groupe, afin d’être porteurs d’une nouveauté que le groupe ne saurait produire en tant que tel.

 

Dans un chapitre conclusif, intitulé « Théâtre et éducation » (p.293), Heinz Wismann réaffirme sa conviction que l’expérience de l’appropriation du savoir passe par la mise en mouvement. Il est nécessaire selon lui, pour que l’expérience – un leitmotiv de la réflexion pédagogique allemande — puisse avoir lieu, de donner la priorité à la démarche dynamique, c’est-à-dire de se mettre en mouvement, plutôt que de se rassurer par des représentations certaines, immuables, disposées comme sur un tableau. S’inspirant des réflexions de Nietzsche (p.299), il défend l’idée que l’École est un théâtre où le drame de la connaissance se joue tous les jours dans la salle de classe, où le professeur est à la fois un metteur en scène et un comédien qui associe son auditoire à la production de la pièce. Dans la salle de classe, dont la finalité est le mouvement, on assiste à la mise en scène théâtrale d’une tension entre une dynamique qui est celle de la connaissance et la question ou la remise en question de la connaissance.

Auteur

Sylvie Toscer-Angot, normalienne, agrégée d’allemand, est maître de conférences en civilisation allemande à l’Université Paris Est Créteil depuis septembre 2002, membre statutaire du Groupe Sociétés religions Laïcités (UMR 8582 EPHE-CNRS) et  membre associé d’IMAGER (EA 3958) depuis 2002. Ses recherches portent sur l’histoire des relations Eglises-Etat en Allemagne depuis la Réforme, les processus de sécularisation et de laïcisation (analyse comparée France/Allemagne) et les mutations religieuses et les conflits politico-religieux contemporains en RFA. Elle est correspondante EUREL (http://www.eurel.info/) pour l'Allemagne.

Pour citer cet article

Sylvie Toscer-Angot, Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 19 mars 2014, url permanente : http://quaderna.org/heinz-wismann-penser-entre-les-langues-paris-albin-michel-2012/

Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012
Sylvie Toscer-Angot

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