Paul E. H. Davis, From Castle Rackrent to Castle Dracula: Anglo-Irish Agrarian Fiction in the Nineteenth Century, Buckingham, University of Buckingham Press, 2011

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Le livre de Paul Davis a pour ambition d’analyser la fiction anglo-irlandaise du dix-neuvième siècle sous un angle nouveau, celui de la représentation de la question agraire en Irlande à travers des œuvres de factures très différentes. L’étude s’articule en trois volets ; elle porte tout d’abord sur la tradition établie par Maria Edgeworth avec Castle Rackrent (« The Edgeworth Tradition »), œuvre emblématique qui, selon l’auteur, inspirera aussi bien les frères Banim que Gerald Griffin ou encore William Carleton. La seconde partie, intitulée « Beyond Ireland », est consacrée aux écrits de Charles Kickam (Knockagow), aux romans « irlandais » d’Anthony Trollope (essentiellement The Land-Leaguers) et à la question de l’émigration en Amérique. Enfin, dans la troisième partie, « The Flight from Reality », l’auteur se penche sur la vision fantastique de la question agraire en analysant respectivement l’œuvre de Thomas Moore, Memoirs of Captain Rock, the Celebrated Irish Chieftain et le chef-d’œuvre de Bram Stoker, Dracula.

Le premier chapitre, qui suit l’introduction du Professeur John C. Clarke, reprend en substance les écrits critiques les plus connus sur la littérature anglo-irlandaise depuis Yeats, c’est-à-dire les ouvrages de Thomas Flanagan, Daniel Corkery, Terry Eagleton et Roy Foster, entre autres, afin de définir ce qu’est la littérature anglo-irlandaise ou ce qu’elle n’est pas. C’est avec bien des précautions oratoires que l’auteur en vient à définir le roman « agraire » ou agrarien, genre mineur, comme toute œuvre de fiction traitant de la question agraire en Irlande. Par ailleurs, après avoir souligné que son analyse se veut à la fois littéraire et historique, il en vient à déclarer que sa démarche relève d’un « conservatisme éclairé » (« enlightened Conservatism »). Ainsi, l’auteur n’hésite pas à associer les œuvres d’écrivains très différents, hommes et femmes confondus, sur une période couvrant tout le dix-neuvième siècle, pour aboutir à la conclusion que tout ce qui est écrit sur la question agraire en Irlande, même indirectement, et par des écrivains de n’importe quelle origine, devrait être considéré comme faisant partie de la littérature irlandaise, à l’instar de Trollope par exemple.

Le point de départ de la réflexion de l’auteur est l’œuvre canonique de Maria Edgeworth Castle Rackrent, publié en 1800, l’une des « chroniques les plus inspirées » de l’avis même de Yeats. En réalité, c’est la pierre angulaire de la fiction portant sur la question agraire. Cependant, si Edgeworth y dénonce avec humour la mauvaise gestion des propriétaires terriens, les Rackrent en l’occurrence, et les conséquences fâcheuses qu’elle entraîne pour la paysannerie, celle-ci ne se révèle en rien subversive. En d’autres termes, elle ne remet pas en cause l’ordre établi, ni encore moins la répartition de la propriété, préférant adopter une solution morale comme dans The Absentee, par exemple, où Lord Colambre se révèle être un modèle de propriétaire éclairé et juste. Pour leur part, selon Davis, les frères Banim, dans The Anglo-Irish of the Nineteenth Century, ou Gerald Griffin, dans The Collegians, ne font que reprendre et développer les thèmes abordés dans Castle Rackrent et The Absentee. La seule différence, peut-être, est qu’ils font davantage preuve d’empathie à l’égard des misères des paysans et n’hésitent pas à traiter de la violence paysanne. Quant à William Carleton, le « romancier paysan », même quand il décrit les ravages de la famine dans The Black Prophet (1845) ou les sociétés secrètes comme celle des Ribbonmen dans Rody the Rover (1845), ou encore les Orangistes et leurs excès dans Valentine M’Clutchy (1845), il se révèle malgré tout l’héritier littéraire de Maria Edgeworth. D’ailleurs, The Squanders of Castle Squander (1852) est une véritable parodie de Castle Rackrent. Cependant, si Edgeworth demeure très pudique – voire muette – quand il s’agit d’aborder les mouvements de révolte des paysans, tel n’est pas le cas de ses héritiers, en particulier William Carleton qui, pour sa part, dénonce avec force la violence des autorités mais aussi les abus des sociétés secrètes. Ainsi, les meurtres et autres exécutions décrites dans ses œuvres le sont avec un réalisme saisissant.

Plus tard, Charles Kickham, partisan comme Carleton de Thomas Davis et de la Jeune Irlande, développe pour sa part une conception romantique de l’identité irlandaise. Fenian et catholique, il ne manque pas néanmoins de dénoncer la corruption de certains ecclésiastiques (tout comme Carleton d’ailleurs, parmi bien d’autres). En outre, dans Knocknagow (1873), il n’hésite pas à jouer de la corde sensible pour émouvoir son lecteur, comme le montrent certaines scènes déchirantes d’éviction. Toutefois, s’il ne voit pas d’aboutissement possible au conflit irlandais, la solution qu’il propose est l’émigration en Amérique, sorte de démocratie idéalisée. En fait, d’après l’auteur, Kickham peut être qualifié de « révolutionnaire conservateur », quand il s’agit de la propriété – il était lui-même propriétaire et ne remettait pas la distribution des terres et l’exploitation agricole en question.

À cet égard, Anthony Trollope partage le même point de vue, même si contrairement à lui, il ne voit pas en l’Amérique le recours ultime pour les Irlandais. Il avait vécu un certain nombre d’années en Irlande comme inspecteur des postes, et, en outre, il avait écrit des romans « irlandais ». Grand admirateur de Gladstone, sauf après 1880, il publia entre autres The Land-Leaguers, dont l’action est située dans les années 1840, de manière surprenante, un véritable « âge d’or » pour Trollope, qui avait séjourné en Irlande durant la Grande Famine et y avait trouvé un certain bonheur, une vie sociale et professionnelle plus épanouissante qu’à Londres. Dans ce roman inachevé, l’écrivain s’attache à décrire les persécutions d’une famille anglaise (« rightful landowners ») qui a fait l’acquisition d’une propriété dans le comté de Galway. Il nous offre un « voyage analytique » où règne la violence exercée contre les propriétaires terriens par les membres de la ligue agraire.

C’est avec Thomas Moore, le célèbre auteur des Irish Melodies et véritable incarnation de l’Irlande, que Paul E. H. Davis aborde la question irlandaise sous l’angle de l’évasion vers l’imaginaire. Ses Memoirs of Captain Rock, the Celebrated Irish Chieftain (1824) sont l’autobiographie fictive de Roger O’Connor King, dont le nom renvoie indirectement aux sociétés secrètes, comme celle des « Rockites » ou des « Whiteboys ». Pour Paul E. H. Davis, c’est une œuvre de second ordre ; Moore est non seulement un mauvais romancier mais aussi un piètre historien. Cependant, le livre est une fiction historique, dont les chapitres les plus importants, situés au dix-septième siècle, retracent les rébellions de 1641, 1798, les atrocités perpétrées sous la férule de Cromwell, la défaite de Jacques à la bataille de la Boyne et à Aughrim, la confiscation des terres catholiques au profit des protestants, l’introduction des lois pénales, bref, tous les malheurs de l’Irlande. Moore souligne avec force que la violence des Irlandais a été engendrée par la mauvaise administration de la Grande-Bretagne. Il rompt ainsi avec la tradition réaliste d’Edgeworth pour décrire la réalité historique, et, s’il fait le choix du fantastique – en effet, Rock, comme Dracula, est immortel – il n’en demeure pas moins vrai qu’il dénonce sans ambages les abus des autorités et montre qu’il n’y a pas de solution au conflit irlandais.

D’après Paul E. H. Davis, avec Dracula, Bram Stoker se pose en maître de la fiction agraire irlandaise (« Dracula belongs to the canon of Irish agrarian fiction »), alors que Le Fanu ne se situe pas dans la même veine. En fait, si l’auteur établit un parallèle entre les deux écrivains – essentiellement « Carmilla » et Uncle Silas en ce qui concerne Le Fanu – il reprend en substance les analyses des années quatre-vingt-dix sur la fin de l’Ascendancy pour définir Dracula comme un roman agraire. Dans une digression sur le roman à sensation ou gothique il évoque alors, dans le désordre, The Picture of Dorian Gray d’Oscar Wilde, The Woman in White de Wilkie Collins, The Awakening de Kate Chopin, Jane Eyre et Wuthering Heights des sœurs Brontë, Uncle Silas et The House by the Churchyard de Le Fanu, avant d’en venir à Dracula. Le lecteur a alors un sentiment de déjà-vu. En effet, l’on connait depuis longtemps les études de David Glover, Seamus Deane, Peter Tremayne, Joseph Valente, entre autres, sur le chef-d’œuvre de Stoker : le parallèle entre la Transylvanie et l’Irlande, le personnage du comte, emblème de l’Ascendancy qui est vouée à disparaître, le poids du passé qui rejaillit sur le présent, le maître/vampire qui suce le sang des paysans au sens propre comme au sens figuré, « dhroch fhola », le mauvais sang qui infecte la population…

Le dernier chapitre du livre laisse le lecteur perplexe dans la mesure où Paul E. H. Davis tente d’élargir le débat sur la fiction agraire en revenant à Edgeworth pour ensuite évoquer les œuvres de Thomas Hardy, le plus grand romancier de ce type de littérature selon lui avec Carleton, puis celles de Balzac, de Zola (pourquoi Germinal ? quid de La Terre ?) mais aussi Tourgueniev, Gogol, Grigorovitch. À ce stade, le lecteur ne sait plus à quelle littérature se vouer, si bien que la perspective anglo-irlandaise annoncée dans le sous-titre de l’ouvrage s’estompe considérablement.

Pour conclure, l’impression d’ensemble qui se dégage de From Castle Rackrent to Castle Dracula est celle d’un collage d’essais et de réflexions, plutôt qu’une vision globale d’un genre plus ou moins contestable. En effet, la variété des œuvres étudiées pose problème, car, peut-on indifféremment associer réalisme et fantastique ou gothique pour définir une fiction d’un nouveau type ? Par ailleurs, les nombreuses digressions civilisationnistes, les répétitions – la comparaison entre Macaulay et Moore est vraiment pesante – ou encore les chevauchements chronologiques incessants rendent l’ensemble confus. Certes le livre de Paul E. H. Davis est documenté, comme l’atteste la bibliographie fournie. Cependant, l’on peut s’interroger sur l’absence de certaines œuvres en rapport avec la thématique proposée par l’auteur. Ainsi, comment faire abstraction de The Wild Irish Girl de Sydney Owenson (1806), de The Milesian Chief de Maturin (1812), ou de The Snake’s Pass (1890), premier roman (à la fois fantastique et « écologique ») de Stoker, le seul situé en Irlande, dans lequel les tourbières mouvantes sont au cœur du débat ?

Enfin, malgré une analyse pertinente de la question des propriétaires absents (« Absentees ») et des rapports entre leurs agents et les paysans dans les œuvres de Maria Edgeworth et de ses successeurs, il est légitime de se demander si l’analyse de Paul. E. H. Davis n’est pas une simple variation de la thématique de la Grande Maison, « The Big House ». C’est en tout cas l’impression dominante qui se dégage quand le lecteur referme le livre.

Bibliographie

Paul E. H. Davis, FROM CASTLE RACKRENT TO CASTLE DRACULA: Anglo-Irish Agrarian Fiction in the Nineteenth-Century, The University of Buckingham Press, 2011, 351p.

Auteur

Marie-Noëlle Zeender est Professeur de Littérature britannique à l’UFR LASH de Nice Sophia Antipolis. Elle a consacré l’essentiel de ses recherches à l’étude de la littérature gothique et fantastique des écrivains anglo-irlandais du XIXe siècle (Maturin, Le Fanu, Wilde et Stoker). Elle a publié Le triptyque de Dorian Gray : essai sur l’art dans le récit d’Oscar Wilde (2000), et plus récemment plusieurs articles sur l’œuvre d’Oscar Wilde.

Pour citer cet article

Marie-Noëlle Zeender, Paul E. H. Davis, From Castle Rackrent to Castle Dracula: Anglo-Irish Agrarian Fiction in the Nineteenth Century, Buckingham, University of Buckingham Press, 2011, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 11 janvier 2013, url permanente : http://quaderna.org/from-castle-rackrent-to-castle-dracula/

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