Entretien avec Christophe Mileschi sur la traduction française de Libera nos a malo de Luigi Meneghello

Résumé

Entretien réalisé à Paris le 28 novembre 2013 par Caroline Zekri. Il porte sur la remarquable traduction française du livre Libera nos a malo (1963) de Luigi Meneghello, que l'on doit à Christophe Mileschi : Luigi Meneghello, Libera nos a malo, traduit de l’italien par Christophe Mileschi, Paris Editions de l’Eclat, 2010.

Texte intégral

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Extrait de la Note du traducteur.

« En dépit de l’importance majeure de l’œuvre de Luigi Meneghello dans le panorama littéraire italien, son roman le plus célèbre et le plus célébré, Libera nos a malo, paru pour la première fois chez Feltrinelli, en 1963, n’avait encore jamais été traduit en français. Ce n’est nullement l’effet d’un oubli ou d’une distraction des éditeurs et des traducteurs : le texte pose des problèmes de transposition en français qui ont eu largement de quoi dissuader les uns et les autres. Dans cette évocation de son enfance et de sa jeunesse des années 20 aux années 60, dans le village de Malo, province de Vicence, Meneghello ne se contente pas d’avoir recours çà et là au(x) dialecte(s) de sa région, ce qui engendre déjà de belles difficultés. Bien plus : le dialecte devient un des enjeux décisifs du récit, en quelque sorte le personnage central. Il ne s’agit plus seulement de «rendre» en français des mots, expressions et tournures insolites pour un Italien ne connaissant pas le dialecte de Malo ; il faut encore rendre compte de la tension entre «la langue» (l’italien), langue des livres, des idées et des hymnes, et le parler du quotidien (le dialecte), langue des choses, des jeux d’enfant et de la vie ; et des implications à la fois cognitives, poétiques et politiques que cette tension comporte. »

 

Luigi Meneghello, Libera nos a malo, traduit de l’italien par Christophe Mileschi, Paris Editions de l’Eclat, 2010, p. 10.

 

——–

 

Caroline Zekri

J’ai envie de commencer en lisant à voix haute la toute première phrase de la « Note de l’auteur », que je trouve très belle : « Ce livre est écrit de l’intérieur d’un monde où l’on parle une langue qui ne s’écrit pas. »

 

Christophe Mileschi

Et le paradoxe, c’est qu’il l’écrit, lui.

 

Caroline Zekri

Oui, et que tu l’as traduit, toi.

 

J’ai vu qu’une traduction anglaise avait paru un an après la tienne et que les choix faits par la traductrice, Frederika Randall, étaient totalement opposés aux tiens. Elle explique que son intention était de rapprocher le plus possible le lecteur anglophone du texte original italien et de rendre la situation de bilinguisme dans laquelle se trouve l’auteur d’un point de vue sociolinguistique. En quelque sorte, elle a fait le choix d’adopter le point de vue de l’auteur, alors que toi, tu as fait le choix inverse, celui d’adopter le point de vue du lecteur, en tous cas de t’adresser avant tout au lecteur.

 

Si je devais décrire en synthèse ton opération de traduction, je dirais deux choses. La première, mais tu le dis toi-même, c’est que tu as essayé de mettre le lecteur francophone dans une situation analogue à celle du lecteur italophone, et notamment dans la situation où il peut sentir mais sans toujours saisir les expressions en dialecte et, au-delà des expressions, certaines « situations en dialecte », si on peut parler de « situations en dialecte ».

 

La deuxième chose que j’entends dans ta façon de traduire, c’est un refus de l’intraduisibilité, parce que au-delà de la langue, ce qu’il y a derrière un livre, c’est un geste, une opération, en quelque sorte une position, une prise de position, et que cette chose-là on peut la traduire, même si on ne peut pas toujours tout traduire d’un point de vue linguistique. Mais dans la langue il y a quand même quelque chose qui résiste, toujours. Et j’ai presque envie de dire que c’est aussi le sens du livre.

 

Christophe Mileschi

Oui, c’est le sens du livre.

 

Caroline Zekri

Et qu’est-ce qui résiste du coup à la traduction ? Quelle est cette part dans la langue qu’on ne peut pas rendre, ou en tous cas à laquelle il faut bien se rendre à un moment donné ? Qu’est-ce que c’est cet endroit-là de la langue qu’on ne peut jamais complètement écrire et donc qu’on ne peut jamais complètement traduire ? Comment tu en parlerais de cet endroit-là ?

 

Christophe Mileschi

Il y a beaucoup de questions dans ta question. Je vais essayer de partir de la « situation » parce que je crois que c’est bien ça. Ce que j’ai essayé de faire c’est de recréer, de transposer, la « situation », pour le lecteur, comme je l’explique dans la préface mais aussi la situation de l’auteur. La situation telle que lui la vit et la décrit dans ce croisement entre deux et même davantage de langues, davantage parce que tu sais bien qu’il n’y a pas que le dialecte de sa ville, il y a le dialecte de sa ville mais le dialecte du centre ville, le dialecte de la « banlieue » pourrait-on dire, le dialecte d’un village à quelques kilomètres de là, avec à chaque fois des phénomènes linguistiques spécifiques, des écarts assez importants entre un dialecte et un autre ; il y a aussi des écarts dans le temps, il y a le dialecte des gens qui sont partis et qui reviennent vingt ans plus tard et qui parlent le dialecte de vingt ans plus tôt, qui n’est plus le même, qui emploient des mots qui ne sont plus en usage dans le dialecte, puisque c’est une langue vivante qui ne s’écrit pas, c’est une langue qui évolue plus vite que la langue figée dans l’écrit.

 

Il y a les différences qui traversent une famille, des différences de générations, d’origine sociale, etc, donc j’ai essayé de recréer cette situation, beaucoup plus en pensant à rendre compte des hétéroglossies qu’à vouloir traduire la lettre exacte de ce qui est raconté. Le meilleur, c’est les comptines, il y a des comptines, avec des onomatopées, j’ai choisi des onomatopées en référence à la musicalité du texte italien mais aussi en fonction de la musicalité d’une comptine française, en m’inspirant de comptines qui existent, de mes propres souvenirs d’enfance, en essayant de recréer un jeu musical qui n’est pas la traduction, au sens propre du terme, du texte italien. La traductrice anglaise a un parti pris radicalement différent.

 

Caroline Zekri

Le titre, déjà, contient tout.

 

Christophe Mileschi

Oui, Deliver us, Délivre-nous. Elle n’a traduit que Libera nos, et elle a traduit, en plus. Elle perd le jeu de mots sur le nom Malo, le nom de la ville.

 

Caroline Zekri

Tu l’as lue, cette traduction ?

 

Christophe Mileschi

Oui, j’étais avec elle à Malo il y a un an et demi. On présentait tous les deux nos traductions. Elle a un parti pris qui est effectivement aux antipodes du mien, et qui est justifié en partie par les contraintes de l’édition. Elle m’a dit : « aux Etats-Unis je n’aurais pas trouvé d’éditeur qui aurait accepté que je fasse ce que toi tu as fait ». Ce qui n’est pas forcément faux.  Le fait est qu’en tous cas, moi, si je l’ai fait, c’est parce que j’ai trouvé un éditeur assez audacieux, pour ne pas dire cinglé, pour m’encourager dans cette direction.

 

Caroline Zekri

Mais est-ce que tu aurais traduit comme elle si tu n’avais pas…

 

Christophe Mileschi

Non, je ne l’aurais pas traduit. Le traduire comme ça, pour moi, ça n’avait pas de sens.

 

Caroline Zekri

Donc ça va bien au-delà de la question éditoriale.

 

Christophe Mileschi

Mais c’est très bien qu’elle l’ait fait parce que je crois qu’il vaut mieux une traduction avec un parti-pris qui nous paraît absurde, qui me paraît absurde, plutôt que pas de traduction du tout.

 

Caroline Zekri

C’est presque une opération ontologiquement différente.

 

Christophe Mileschi

Absolument.

 

Caroline Zekri

C’est-à-dire qu’on a dans un cas un objet d’étude et dans l’autre, un livre.

 

Christophe Mileschi

C’est vrai qu’elle a essayé de faire plutôt une sorte de travail d’archéologie sur la situation linguistique et sociologique de ces gens, qui viennent d’un autre pays, d’une autre époque, qui appartiennent à une autre réalité, et qu’elle a fait complètement disparaître la dimension dialectale. Mais je vais expliquer comment elle l’a un peu récupérée. J’ai regardé sa traduction, je lui ai demandé et elle m’a confirmé que mon hypothèse était bonne. Mais je termine sur la question de la langue.

 

Elle cite, quand il y a des passages en dialecte, ou des termes isolés, elle les cite en langue originale, elle les cite en dialecte, et ensuite elle explique, elle a fait complètement disparaître les notes. Evidemment l’appareil de notes de Meneghello lui-même est essentiel. J’ai été tenté moi-même, au cours de la traduction, de le faire disparaître, parce que ça me paraissait impossible ; vraiment ça allait trop loin, le mimétisme avec ce texte, très difficile et intraduisible, de fait (mais pourtant traduit) ; à un moment donné, en cours de route, lâchement, j’ai dit à l’éditeur «  les notes, je laisse tomber ».

 

Il m’a dit « ben non, tu ne peux pas laisser tomber les notes, au moins prends-en une partie ». Et en fait, on prend tout ou on ne prend rien. J’ai pris « tout ». J’ai poussé la traduction jusqu’à des considérations phonétiques sur les sonorités des mots, ce qui signifiait vraiment un travail de mimétisme énorme. Mais j’ai été aidé par le fait que j’avais aussi le droit d’inventer, ce que je n’ai pas hésité à faire. L’éditeur, Michel Valensi, était d’ailleurs au départ dans l’idée qu’il fallait inventer, qu’il fallait inventer une nouvelle langue pour traduire le dialecte.

 

Caroline Zekri

C’est lui qui a…

 

Christophe Mileschi

C’est une commande. C’est lui qui est venu me voir. Il m’a dit qu’il cherchait un gars suffisamment bargeot pour s’attaquer à ça. Au départ je lui ai dit : « mais ça a déjà été traduit, certainement, c’est un roman de 1963, c’est un grand livre ! ». Il m’a dit : « non, personne ne l’a jamais traduit ». Et on comprend pourquoi une fois qu’on s’y colle. Il faut un éditeur très courageux, parce qu’il est évident qu’avec les choix que j’ai faits, qui sont des choix difficiles pour le lecteur quand même, il y avait peu de chances qu’on fasse 50 000 exemplaires, il le savait bien. Son intention n’est pas une intention commerciale. Du côté américain je pense que la perspective commerciale, comme souvent aux Etats-Unis, est beaucoup plus prégnante. La traductrice n’a pas eu le loisir de toutes façons de faire autrement.

 

Mais elle a quand même fait quelque chose, que j’ai remarqué assez vite, bien que je ne sois pas un très grand connaisseur de l’anglais, il y a des termes extrêmement précieux dans sa traduction. L’anglais est une langue très riche, qui a 450 000 mots, plus que l’italien qui en aurait 300 000, et beaucoup plus que le français, qui en a 150 000. Elle a été chercher des mots plutôt rares, quand il y a des doublets ou des triplets, comme souvent en anglais, elle a souvent pris le mot d’origine latine le plus lointain de l’usage courant.

 

 

Caroline Zekri

C’est sa façon de rendre l’effet d’étrangeté.

 

Christophe Mileschi

Exactement. La façon dont elle a rattrapé ce qu’elle a occulté ailleurs. Mais évidemment je n’aurais pas pu faire cette traduction comme ça. Alors peut-être aussi parce que la question des dialectes telle qu’elle se pose en Italie au fond a des ressemblances assez fortes avec la façon dont elle se posait en France il y a plus longtemps ; en France on appelle ça des patois mais les patois il y a un siècle étaient encore vivants, en Bretagne les vieux parlaient le breton, au Pays Basque les gens parlaient le basque, dans le Nord les gens parlaient le flamand, dans ma famille les gens qui sont nés au début du XXe  siècle parlaient le flamand, généralement pas avec les autres de la famille qui ne comprenaient pas, mais j’ai eu un grand-père par alliance qui parlait le flamand avec sa chienne par exemple.

 

Caroline Zekri

Rires

 

Christophe Mileschi

Il était bilingue, il était Français de Flandres et il parlait flamand avec sa chienne mais français avec sa femme, qui n’était pas locutrice de flamand. Donc ce n’est pas une situation complètement étrangère à l’histoire de France.

 

Caroline Zekri

Oui, il y a des choses qui font écho, bien sûr.

 

 

Christophe Mileschi

La diglossie, ça fait écho, ça ne fait plus tellement écho pour nous, ça fait encore écho en Italie pour un Italien d’aujourd’hui. Mais rappelons quand même que Meneghello naît en 1922 et que son roman se situe dans les années 1920, 1930, 1940, ça arrive jusqu’aux années 1950, presque jusqu’aux années 1960. En France les patois dans les années 1960 sont vraiment en perte de vitesse, il ne reste plus que quelques poches par-ci par-là alors qu’en Italie c’est encore très très vivant. Mais quand même ce n’est pas non plus si différent de ce qu’on a pu connaître en France à cette époque-là. Alors qu’aux Etats-Unis je pense que ça ne se pose pas du tout comme ça, je pense qu’il y a des variantes de l’anglais, des déclinaisons locales, des accents…

 

Caroline Zekri

Oui, je pense que la notion de dialecte n’existe pas.

 

Christophe Mileschi

La notion de dialecte n’existe pas.

 

Caroline Zekri

A la limite en Angleterre.

 

Christophe Mileschi

Oui, ou éventuellement en Nouvelle-Orléans, en Louisiane, où l’on mélange avec du français. Là il y a peut-être l’idée d’un patois, d’une langue qui n’est pas l’anglais et qui a pris ailleurs que dans l’anglais. Ou les créoles aussi. Mais bon, pour le lecteur moyen américain, il n’y a peut-être pas la possibilité de réactiver une langue parallèle comme ça.

 

Caroline Zekri

Ce qui expliquerait aussi le choix de traduction de Frederika Randall.

 

Christophe Mileschi

Peut-être. Mais en même temps que je le dis, je me dis qu’elle aurait pu prendre un créole ou, pourquoi pas, un parler de Louisiane. Parce que moi ce que j’ai fait c’est une fiction complète, bien sûr. Tout en respectant les noms des lieux (je n’ai pas inventé de nouveaux noms de lieux, j’aurais pu aller jusqu’à là, mais j’ai gardé Malo quand même), j’ai imaginé que ce roman avait été écrit en France par quelqu’un de l’Est de la France qui a connu dans son village une situation de diglossie, ou même de triglossie, avec la tension par rapport au village d’à côté.

 

Caroline Zekri

C’est pour ça que je disais que ce que tu as traduit, au-delà de la langue, c’est aussi « une opération ».

 

Christophe Mileschi

Oui, une situation, une « mise en situation ».

 

Caroline Zekri

Une « mise en situation », bien sûr, mais aussi une opération au sens de geste de l’auteur, de Meneghello, qui choisit de parler « depuis cet endroit-là ».

 

Christophe Mileschi

Oui. Depuis une langue qui ne s’écrit pas.

Dans ta question il y avait un autre aspect que j’ai négligé…

 

Caroline Zekri

…oui, bien sûr, c’était « quel est cet endroit d’où l’on ne peut pas traduire ? ».

 

Christophe Mileschi

C’est pour ça que j’oublie, parce que si on pouvait en parler on pourrait traduire. C’est un endroit dont on ne peut pas parler, je crois, ce qu’on ne peut pas traduire. J’ai envie de dire que même au-delà de la traduction, il y a dans la langue un endroit qu’on n’arrive pas à dire ; dans sa propre langue, il y a une zone d’ombre, une boîte noire, que le langage ne saisit jamais. On tourne autour mais on ne le touche jamais, donc en traduction on en a juste un peu plus conscience, de cette chose-là. Là encore, pour moi, la solution c’est la transposition, c’est d’essayer de créer dans la langue d’arrivée le même genre de mouvement autour de cette chose qu’on n’arrive pas à dire, que dans la langue de départ. Il y a un chapitre du livre qui parle de ça d’ailleurs. Le chapitre 5, la fin du chapitre 5, qui parle de ce qu’on ne peut pas dire.

 

Caroline Zekri

Oui, il y a plusieurs moments dans le livre où cette question revient.

 

Christophe Mileschi

On ne peut pas le dire avec les langues apprises à l’école, avec les langues officielles, avec les langues dominantes, en revanche il laisse entendre qu’on peut le dire ou qu’on croit pouvoir le dire avec le dialecte. Parce que le dialecte, c’est ce qu’on a appris comme première langue en même temps qu’on apprenait les choses et qu’on apprend le dialecte à une époque où l’on croit, parce qu’on est tout petit (on a deux ans, trois ans), à une coïncidence entre les mots et les choses, et qu’ensuite cette chose-là est perdue pour toujours. Mais que le dialecte permet quand même de revenir au moins à l’impression que les mots qu’on nomme sont parfaitement appropriés pour désigner exactement les choses telles qu’elles sont. A cause de cette époque de coïncidence entre les choses et les mots. Si on n’a pas connu de situation de diglossie, c’est ce que dit aussi Meneghello, on ne peut pas le comprendre. Parce qu’au fond, ça se confond, c’est avec la même langue qu’on a cru qu’il y avait coïncidence entre les mots et les choses et c’est ensuite dans la même langue qu’on découvre, plus tard, à six ans, à sept ans, qu’en fait les mots sont arbitraires pour désigner les choses.

 

[…]

 

Caroline Zekri

Mais est-ce que tu ne crois pas que ce qu’on désigne par « dialecte » dans une situation de diglossie pourrait correspondre à une autre forme de langue dans une situation non diglossique ? […] Il y a comme une sorte de dialecte souterrain pour tout le monde. Le dialecte, ici, rend les choses plus visibles en quelque sorte.

 

Christophe Mileschi

Oui, je suis tout à fait d’accord avec ça. Ce n’est pas tellement important le dialecte en fait, ce n’est pas le principal à mon avis dans le livre de Meneghello. Enfin, c’est important sociologiquement, culturellement, de dire qu’en Italie dans les années 1920 les dialectes sont très présents, même dans les familles relativement cultivées […] Mais ce n’est pas seulement la question du dialecte au sens sociologique et historique du terme, c’est la question de la diglossie, des deux langues, la langue de l’enfance et la langue officielle apprise à l’école. Et ça, tout le monde est passé par là.

 

[…]

 

Donc le mot dialecte n’est pas important. Et le dialecte de toutes façons, linguistiquement, c’est une langue. C’est une langue à part entière. Si on regarde les définitions françaises du dialecte, c’est assez ambigu. Dans Le Robert, on va trouver que le dialecte est une variante régionale de la langue principale. Mais c’est faux, c’est rarement vrai. La plupart des dialectes, y compris  ce qu’on appelle les patois en France, ne sont pas des variantes du français, ce sont des branches différentes, qui viennent à peu près du même endroit, le latin, mais qui ont eu un destin parallèle au français. Ce serait absurde de dire que le provençal est une variante ou une version déformée du français. C’est une autre langue. Le linguiste Max Weinreich, spécialiste du yiddish d’ailleurs, comme par hasard, a dit quelque chose comme : « une langue c’est un dialecte avec une marine et une armée ». En gros, un dialecte, c’est juste une langue qui n’a pas eu de chance d’un point de vue militaire et national.

 

Caroline Zekri

Une langue sans pays.

 

Christophe Mileschi

C’est une langue sans pays, un dialecte. Sans ministère, sans gouvernement.

 

Caroline Zekri

Une langue sans pays, avec un tout petit territoire non reconnu par la communauté internationale.

 

La question qui se pose tout de suite après, c’est la suivante. Cette langue, appelons-la langue de l’enfance, est-ce qu’on peut continuer à la parler ? Et surtout à qui et avec qui ? C’est aussi la question que pose le livre.

 

Christophe Mileschi

Lui, oui, il peut continuer à la parler, ou en tous cas à parler des choses qui se rattachent directement à ça, avec des verbes qui ne sont pas les mêmes qu’en italien, avec des mots précis qui ne sont pas employés en italien, alors que celui qui n’a pas de dialecte dans l’endroit où il est né ne peut pas continuer.

 

Caroline Zekri

Oui, mais quand tu dis « lui, il peut continuer à la parler », où et avec qui ?

 

Christophe Mileschi

Avec sa famille, par exemple, avec ses amis, ses copains d’enfance, même à 40 ans ils peuvent continuer à parler cette langue. Parce que c’est la langue de leur enfance mais c’est aussi autre chose, c’est aussi une langue, une langue d’une communauté.

 

Caroline Zekri

Mais ce qui la distingue des autres langues, c’est que c’est une langue qu’on ne peut pas apprendre. Tu viens de dire « il la parle avec sa famille et ses amis», donc des personnes qui ont touché les mêmes lieux, et au-delà du lieu, le même espace-temps, la même époque, le même âge…

 

Christophe Mileschi

A peu près, parce qu’en réalité dans le livre il commence en disant « c’est une langue qui ne s’écrit pas » mais il cite à plusieurs reprises des ouvrages du XIX s. où il y a des textes écrits en dialecte ; alors ce n’est pas le dialecte de chez lui, c’est le dialecte de Venise, qui lui s’est écrit, puisque Goldoni a écrit des pièces en vénitien.

 

Caroline Zekri

Oui, le dialecte s’écrit, on le sait bien. C’est pour ça que la langue dont il parle ce n’est pas le dialecte, par contre celle qu’on ne peut pas écrire, c’est bien la langue de l’enfance.

 

Christophe Mileschi

Il n’y a pas une littérature.

 

Caroline Zekri

Ou alors… enfin, c’est une grande question : dans quelle langue écrit-on la langue qu’on ne peut pas écrire ?

 

Il y a un passage du livre que je voudrais lire :

 

« A la façon dont nous continuons à nous chercher l’un l’autre, on voit encore combien les liens d’antan étaient forts. Il est peu de joies qui soient meilleures que celles qu’on éprouve en rencontrant ses amis quand on revient au pays, l’un le dimanche, l’autre une fois par mois, certains l’été, d’autres au hasard. Au fond, on continue de penser que les amis sont les personnes les plus agréables que nous ayons jamais connues, celles avec lesquelles on aurait le plus de plaisir à passer du temps ; mais on sent aussi que cette pensée n’est presque plus qu’une habitude. Parfois, on dirait que nous sommes amis parce que nous étions amis ; nous n’avons souvent pas grand-chose à nous dire, si ce n’est pour parler du temps où nous étions amis. Il en naît tout un culte de ces faits du passé ; réunis pour la soirée, nous ne nous lassons jamais de répéter les histoires et les anecdotes d’un répertoire que même nos femmes connaissent maintenant par cœur depuis longtemps.

On perçoit quelquefois comme l’ombre de la pensée qui doit traverser l’esprit de nos femmes, surtout de celles qui n’ont pas grandi aux abords de la Compagnie. On craint presque que l’une d’entre elles n’ouvre la bouche, distraitement, et ne dise : “Celle-ci, c’est moi qui vais vous la raconter.” Ce serait une catastrophe : nos récits ne sont pas de jolies nouvelles, mais des “histoires vraies”, de la chronique-fable. Il y a le sens du répertoire, c’est inévitable ; mais aussi le sens du fait réellement advenu, qui constitue la racine secrète du monde du pays, une forme à priori de la mémoire, et donc la convention de base de tout récit, y compris le plus débridé. “Moi, j’y étais” est à chaque fois sous-entendu, ou en tous cas “C’est lui-même qui me l’a dit”, ce qui est fort différent de “On me l’a raconté”. Mais ça, nos femmes le savent parfaitement, et elles nous écoutent bien sagement. Elles doivent aussi savoir quelque chose d’autre, qui m’échappe, car elles ont un étrange sourire sur les lèvres. » (p. 317-318)

 

Il y a quand même une communauté d’exclus. C’est une langue étrange parce que pour pouvoir continuer à la parler, ou la reparler, il faut toujours revenir en arrière, à des gens qu’on a connus, à des situations qu’on a connues ; c’est ça qui la distingue des autres langues et qui peut porter à la folie d’ailleurs.

 

Christophe Mileschi

Je pense qu’une langue de l’enfance qui continue à exister dans la communauté et qui continue au fond à être la langue des adultes du monde auquel on appartient, ça peut être terriblement angoissant. C’est ne jamais sortir de l’enfance. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si Meneghello est parti en Angleterre. Dès qu’il a été adulte, il est parti de Malo. On ne peut pas dire qu’il soit parti de Malo parce qu’il ne se sentait pas attaché à cet endroit ou parce qu’il avait perdu le contact, il a beaucoup écrit sur la langue de Malo, les habitants de Malo. C’est par un excès de lien avec cet endroit-là qu’il a dû partir.

 

Caroline Zekri

Pour couper.

 

Christophe Mileschi

Même quand il est revenu habiter dans la région, il n’est pas venu habiter à Malo, il a habité à Thiene, c’est à quelques kilomètres de là, il n’est pas revenu dans son village.

 

Parce qu’effectivement, le sentiment d’être lié aux choses qui se sont réellement produites – c’est à peu près ce qu’il dit dans le passage que tu viens de lire – y compris par la langue, par la manière de raconter ces choses qui se sont réellement produites – il n’y a qu’une seule langue pour les raconter, c’est la langue dans laquelle elles se sont produites -, c’est de la glu, tu ne peux pas sortir de là, tu es sans cesse ramené en arrière. Ce n’est pas non plus un hasard s’il a appris d’autres langues que l’italien. Il parlait l’anglais, le français, peut-être l’allemand, sa femme était germanophone. Sa femme elle-même est un produit mélangé, elle n’est pas du village, elle n’est pas vénitienne, ni vicentine. Il a vraiment eu besoin de se décoller.

 

Caroline Zekri

[…] A propos de ça, du besoin de se décoller, tu as fait un choix fort avec le choix de ce « patois français » pour traduire le maladense de Meneghello. Et tu ne l’as pas choisi au hasard. Est-ce qu’on peut parler d’une « traduction autobiographique » ?

 

Christophe Mileschi

Oui, ça me paraît bien. C’est ça, en fait. J’ai choisi d’aller pêcher dans un dialecte (ou un patois comme on dit plutôt en France, mais je préfère le terme dialecte) français ou francophone ou franc, ou en tous cas du territoire français, qui manifestement a de fortes parentés avec le latin, le dialecte de l’est de la France et plus spécifiquement de la Meuse, que j’ai mis en tension avec le wallon (parce qu’il y avait à rendre compte des différents dialectes du lieu). Ils ont en commun d’être des dialectes proches du picard. C’est tout le nord, le nord-est de la France, il y a des ressemblances assez fortes entre ces différents parlers comme il y a une ressemblance entre le vénitien et le lombard par exemple. Donc, j’ai fait cette opération.

 

[Extraits. Transcription de la première partie de l’entretien.]

Auteur

Caroline Zekri met en œuvre un travail de recherche-création, entre théorie, poésie et photographie. Elle est actuellement Maître de conférences en littérature italienne contemporaine à l’université Paris Est Créteil, membre du comité de rédaction de la revue Quaderna et co-responsable, en son sein, de la rubrique "Création".

http://imager.u-pec.fr/membres/enseignants-chercheurs/zekri-caroline-473549.kjsp

www.carolinezekri.com

Christophe Mileschi est traducteur littéraire, écrivain, et actuellement professeur de littérature italienne contemporaine à l’université Paris Ouest Nanterre. Il a été membre de la Commission Littératures étrangères du Centre National du Livre (CNL) de septembre 2005 à juin 2008, Commission qu’il a ensuite présidée jusqu’en juin 2011. Il a traduit en français de nombreux auteurs italiens tels que, entre autres, Léonard de Vinci, Dino Campana, Pier Paolo Pasolini, Alberto Moravia, Luigi Meneghello, Ascanio Celestini. Il est l’auteur de trois essais : Gadda contre Gadda. L’écriture comme champ de bataille, Grenoble, ELLUG, 2007 ; Roberto Benigni. Le clown amoureux, Lyon, La Fosse aux ours, 2007 (écriture en collaboration avec Oreste Sacchelli, Directeur artistique du Festival du film italien de Villerupt, 54) ; Dino Campana. Le mystique du chaos, Paris-Lausanne, L’Âge d’Homme, 1998 ; de quatre romans, dont trois traduits en italien : Reggane mon amour, Paris, Aden, 2012 ; Maxel Menga, Sassenage, Philippe Castells, 2006 ; Rue Marangon, Sassenage, Philippe Castells, 2006 ; Morts et remords, Lyon, La fosse aux ours, 2005 ; et de quelques recueils ou plaquettes de poèmes.

Pour citer cet article

Caroline Zekri, Christophe Mileschi, Entretien avec Christophe Mileschi sur la traduction française de Libera nos a malo de Luigi Meneghello, © 2012 Quaderna, mis en ligne le 1 mars 2014, url permanente : http://quaderna.org/entretien-avec-christophe-mileschi-sur-la-traduction-francaise-de-libera-nos-a-malo-de-luigi-meneghello/

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