Clémentine Tholas-Disset, Le cinéma muet américain et ses premiers récits filmiques, Paris, L’Harmattan, 2014.

Texte intégral

PDF

Le cinéma muet américain et ses premiers récits filmiques, publié aux éditions l’Harmattan, est une version grand public de la thèse de Civilisation Américaine soutenue par Clémentine Tholas-Disset en 2010 à l’Université de la Sorbonne Nouvelle qui montre comment le cinéma muet a joué un rôle prépondérant dans l’américanisation du monde. Pour ce faire, Clémentine Tholas-Disset s’interroge sur la manière dont l’Amérique moderne se construit sur son territoire et dans son rapport avec le reste du monde par le biais du cinéma. Le but est d’analyser la façon dont l’Amérique se donne à voir au travers de l’écriture d’histoires et de mises en scène de l’Histoire, mettant ainsi en évidence sa double nature de « territoire du réel et imagier » (p. 18).

Pour organiser son étude, l’auteure a choisi de prendre en compte le contexte politique, économique et social de l’Amérique du début du XXsiècle. Grâce à cet angle d’approche, Clémentine Tholas-Disset examine la société américaine au même titre que sa représentation filmique et les répercussions de ses images retranscrites au niveau national et international. Se fondant sur l’observation des pratiques et des images cinématographiques, l’auteure dégage trois grands axes qui vont servir de cadre à l’organisation de l’ouvrage, à savoir d’abord les relations entre l’industrie du film et la société contemporaine, ensuite entre Hollywood et certains aspects du pouvoir national, puis la place des États-Unis dans le nouvel ordre mondial qui apparaît alors.

Le projet est intéressant et l’approche originale puisqu’elle consiste en une « mise en perspective de certaines œuvres hollywoodiennes muettes et de leur dynamique de réalisation dans une industrie cinématographique naissante ainsi que dans une société américaine en mutation afin de proposer un déchiffrage des images cinématographiques véhiculées au début du XXsiècle en Amérique et dans le reste du monde » (p. 19).

Le premier chapitre examine la place du cinéma hollywoodien dans le monde et la manière dont il s’est initialement défini. L’auteure s’intéresse au développement de cette industrie nouvelle qui s’est étendue d’Est en Ouest, en une « conquête territoriale qui va débuter dans un cadre national avant de déborder dans le cadre mondial » (p. 21). Clémentine Tholas-Disset s’interroge alors sur les liens étroits entre l’établissement progressif du cinéma dans l’espace national américain et les balbutiements d’une jeune industrie en quête d’identité. Elle propose une mise en perspective des lieux emblématiques des débuts du cinéma. On apprend ainsi que le New Jersey s’inscrit dans l’histoire américaine en tant que berceau du cinéma américain, que Chicago est le deuxième centre du film aux États-Unis et que Jacksonville s’impose comme capitale hivernale mondiale du film. L’auteure s’attarde alors sur l’établissement d’Hollywood tel que nous le connaissons aujourd’hui et sur la manière dont ce lieu mythique aux ressources naturelles abondantes et au climat tempéré a su s’imposer comme lieu de référence mondial du cinéma. Elle démontre ici le caractère innovant d’Hollywood qui réunit un pôle d’invention et un pôle de production, ceci dans le but de « manufacturer des biens consommables par le plus grand nombre » (p. 57). L’auteur soulève ainsi le caractère ambivalent d’Hollywood qui donne, selon elle, une image quelque peu déformée de l’Amérique : « Au début du vingtième siècle l’industrie du cinéma donne le sentiment de se construire comme un empire transnational des images. Hollywood se défait de son identité géographique pour incarner une manière d’appréhender le monde et de le représenter. » (p. 58)

La deuxième partie de l’ouvrage fait état d’une production culturelle systématisée, présentant alors le cinéma américain comme une nouvelle représentation du monde générée par une dimension technique et mécanique tout à fait innovante. L’auteure nous fait part du foisonnement d’innovations techniques et artistiques lors de la période du cinéma muet qui vont contribuer aux conditions de production des films. D’une modernité impressionnante, ces procédés sont à la base de ce qui se pratique à l’heure actuelle et forment « une grammaire d’un système régulé de représentation cinématographique qui se retrouve tant au moment de la production que de la post-production » (p. 68). Cette grammaire contribue à l’américanisation des spectateurs.

Selon Clémentine Tholas-Disset, il existe en effet un système de représentation américain basé sur des innovations telles que le cadrage, le montage et la mise en scène. En tant que distraction la plus démocratique (espace de projection nationale à un public multiethnique et socialement diversifié), le cinéma des premiers temps donne à plébisciter une certaine idée du vivre ensemble pour la population déjà établie et célèbre l’américanisation des nouveaux arrivants. Le cinéma, puisqu’il est utilisé pour créer le sentiment d’une culture partagée et assimilée, apparaît alors comme le médium idéal pour « rendre possible le rêve d’une Amérique unie autour de valeurs semblables et d’une langue unique d’une société groupée homogène et harmonieuse » (p. 80).

L’auteure affirme alors que la profession cinématographique se fait le relais d’ambitions politiques qui cherchent à « fortifier la cohésion du pays dans un ordre du monde nouveau » (p. 82), démontrant ainsi que les films sont « des miroirs déformants ou des reflets sélectifs qui présentent ce que l’Amérique a de mieux à offrir tout en passant sous silence certains aspects moins glorieux » (p. 112).

Le troisième chapitre couvre l’envol du cinéma américain lors de la Première Guerre mondiale. C’est en effet une crise à l’échelle mondiale qui va fournir au cinéma américain la possibilité de s’étendre. La naissance du cinéma américain a lieu dans un espace géopolitique international singulier qui a une incidence forte sur les rapports entre les États-Unis et les autres pays. Le XXsiècle se caractérise par une réorganisation des rapports internationaux qui va s’articuler autour de l’essor du modèle américain sur les plans économique, politique et culturel. Auparavant considérés comme une « nation isolationniste » (p. 113), les États-Unis souhaitent désormais s’affirmer en tant que modèle occidental : étendre ses valeurs et la civilisation américaine à l’ensemble du monde. Le cinéma muet, trace visible de la culture américaine diffusée à travers le monde, va entretenir une cohésion patriotique à laquelle va s’ajouter un engagement des acteurs pour l’effort de guerre. Cela va permettre au cinéma américain de devenir une arme idéologique et commerciale redoutable pour la concurrence étrangère. En guise d’illustration de cette propagande en faveur de l’américanisation du monde par le biais du cinéma muet, l’auteure se livre à une étude fine et captivante de plusieurs films patriotiques qui ne font que rendre plus pertinents ses propos.

Le chapitre se clôt sur une réflexion de l’auteure quant au message délivré par les films muets qu’elle considère comme le « nouveau médium mondial » (p. 119), tant par sa facilité à absorber le quotidien qu’à le magnifier. Cette adhésion internationale pour le film muet américain s’explique essentiellement par un travail d’unification, comme nous l’explique Clémentine Tholas-Disset (p. 124). Il s’agit de présenter des systèmes interprétatifs très aisés à saisir et assimiler : la mise en place d’une « codification didactique » (p. 124) totalement transférable d’un film à l’autre, d’un continent à l’autre, qui répond à un désir d’identité transnationale et d’une culture internationale célébrée par tous et produite par les Etats-Unis.

Dans le quatrième chapitre, l’auteure examine le message américain en temps de paix et parle de « colonisation culturelle américaine » (p. 168), les films devenant « les émissaires du mode de vie, des produits, des usages et des idéaux américains, voire de la langue américaine » (p. 168). Aucun pays n’étant capable de rivaliser avec les États-Unis dans une situation d’après-guerre tourmentée, le pays produit et distribue ses films à l’échelle nationale et internationale, imposant ainsi sa vision du monde. Une vision du monde qui n’est pas au goût de tous puisque l’on voit poindre dès la fin de la guerre une riposte européenne matérialisée par la production et la distribution de films allemands. S’engage alors « une lutte à caractère marxiste entre le Goliath états-unien et le David non américain » (p. 168).

Le chapitre cinq propose une étude de la représentation filmique des territoires américains qui se doivent d’être clairement identifiables pour le spectateur. Chaque point cardinal propose une image propre de l’Amérique mythique ou symbolique, réelle ou magnifiée. Le grand Nord est le lieu que l’on craint et que l’on évite, le Nord-est est la représentation des temps forts de l’Amérique avec les « Moments fondateurs de l’identité passée et de l’identité en devenir du pays » (p. 205). L’Est urbain, avec l’exemple de New York, représente l’industrialisation du pays. Le Sud est synonyme de bonheur perdu et de fêlure quand l’Ouest rappelle l’idée de conquête et de nouvelle frontière. L’ensemble de ces paysages mythiques fait l’objet d’études approfondies au travers d’exemples de différents films muets.

Le cinéma muet va alors s’évertuer à représenter une vision utopique de l’Amérique en sélectionnant les paysages les plus beaux mais aussi les plus incroyables quitte à modeler, façonner la vérité, afin de faire rêver le spectateur. Mais le film muet est aussi là pour montrer une réalité plus brute, plus écorchée, moins édulcorée, celle que le spectateur peut côtoyer dans son quotidien et qu’il a également besoin de retrouver au cœur du film pour se l’approprier. Le cinéma muet fait alors le pari réussi de « revisiter ce qui semble banal pour le rendre admirable » (p. 205).

Enfin, le sixième et dernier chapitre de l’ouvrage témoigne de l’ambivalence des films muets. Car, comme l’affirme l’auteure, si le cinéma américain dévoile ses contradictions, s’il fonctionne comme un miroir grossissant ou déformant, il essaie tout de même de traduire l’Amérique et le reste du monde, ou, en tout cas, l’Amérique dans son rapport au monde. Clémentine Tholas-Disset nous rappelle de façon tout à fait judicieuse que « les premiers films comme les suivants ne présentent pas mais représentent, ils proposent une déformation ou une réécriture même si elle est proche de la source d’inspiration » (p. 313). Par le biais d’illustrations filmiques, l’auteure examine avec finesse l’ensemble des contradictions dont fait preuve le cinéma muet. Leur mise en scène est particulièrement saisissante : libre circulation et enfermement sont ainsi représentés par une volonté de s’échapper des centres-villes grâce à des moyens de transports synonymes de liberté, permettant de nous diriger vers des espaces certes vides mais inquiétants ; la dichotomie nature-civilisation est également mise en exergue pour rappeler la conquête de l’Ouest et évoquer le progrès de la Nation intimement lié à l’idée d’émigration et d’expansion territoriale.

Au travers de cet ouvrage qui s’adresse tout aussi bien aux lecteurs avertis qu’aux novices, Clémentine Tholas-Disset nous fait voyager au cœur du cinéma muet par l’intermédiaire d’une étude riche et stimulante où civilisation américaine et esthétique du cinéma s’accordent pour tenir compte d’une américanisation du monde sans précédent. La finesse de l’analyse filmique ajoutée aux références historiques du contexte socio-politique de l’époque font de cet ouvrage le compagnon idéal des étudiants en études cinématographiques ou tout simplement des amateurs de cinéma.

Auteur

Aurélie Blot est enseignant-chercheur au département Information et Communication de l'IUT Bordeaux Montaigne. Spécialiste de sémiologie de l'image, ses recherches portent essentiellement sur les séries télévisées et les sitcoms américaines en tant qu’objet esthétique, idéologique, narratif et socioculturel.

Pour citer cet article

Aurélie Blot, Clémentine Tholas-Disset, Le cinéma muet américain et ses premiers récits filmiques, Paris, L’Harmattan, 2014., © 2012 Quaderna, mis en ligne le 8 avril 2016, url permanente : http://quaderna.org/clementine-tholas-disset-le-cinema-muet-americain-et-ses-premiers-recits-filmiques-paris-lharmattan-2014/

design by artcompix