Chantal Chartier, Presse économique et Monde de l’entreprise en Espagne (1975-1990). Étude de El País Negocios de 1985 à 1990 : contexte, stratégie, discours. Éditions universitaires européennes, 2012, 461 pages.

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Le livre de Chantal Chartier, maître de conférences à l’Université de Paris Est Créteil (UPEC) que proposent les Éditions Universitaires Européennes est plus qu’une nouvelle publication sur la presse espagnole et, en particulier sur El País, journal défini par son directeur, José Luis Cebrián, comme « un symbole du développement politique espagnol et un nouvel emblème de la Transition ». Certes, El País est le journal de référence de cette période comprise entre la fin du régime autoritaire de Franco (21 novembre 1975) et la première alternance démocratique (octobre 1982) identifiée comme « la Transition ». Ces presque dix années marquent le passage de la légalité franquiste (autoritaire) à la légalité (démocratique) de la monarchie parlementaire. El País incarne ainsi un vaste mouvement soutenant l’établissement des libertés publiques et la réconciliation définitive du corps social. Certains considèrent alors El País comme « l’intellectuel collectif de la Transition ».

La décennie suivante correspond, d’une part, à la consolidation du modèle démocratique et quasi fédéral des autonomies territoriales de l’État espagnol inscrit dans le cadre plus large de l’intégration de l’Espagne à l’Europe (1986) et, d’autre part, à l’omniprésence des médias (télévisions privées et presse écrite) et à leur multiplication. La stratégie de l’entreprise PRISA, propriétaire de El País, passe ainsi par la diversification de ses publications dans le cadre d’une démarche entrepreneuriale de rentabilité du groupe de presse et par la volonté de devenir, au-delà du périodique le plus influent politiquement, la référence des nouvelles élites socio-économiques, entrepreneurs et cadres en quête de modernité grâce à la création du supplément économique hebdomadaire El Pais Negocios. C’est cette évolution de l’entreprise de presse et du monde de l’entreprise que Mme Chartier porte à publication, résultat d’une thèse soutenue en 2010.

Chantal Chartier situe son objet d’étude dans les années 1975-1990 évoquées ci-dessus, période charnière de l’histoire espagnole contemporaine. Elle se réclame de l’historiographie française et espagnole (de Jacques Le Goff à Marc Ferro et Manuel Tuñon de Lara) qui considère l’étude de la presse (et des médias en général) comme un outil de travail de la recherche historique. Les articles de presse sont considérés de cette façon comme source d’information à étudier et à décrypter mais également comme reflet de questionnements politiques et sociétaux. L’auteure a choisi un corpus très volumineux (195 sources primaires) en majorité du supplément économique mais également une quinzaine d’articles tirés du quotidien lui-même dans une perspective historique de compréhension de la ligne éditoriale de El País ou comparative pour aborder certains points de vue exprimés dans le quotidien et son supplément. Ce sont ses termes.

Elle précise d’emblée que l’entreprise de presse est une structure complexe due à la nature ambivalente de son projet entrepreneurial mais aussi intellectuel et culturel. Son objet d’étude est au croisement de l’histoire culturelle, politique, sociale et économique de l’Espagne « du présent » dont elle est une éminente spécialiste. Opinion publique et entreprise de presse, contexte informatif du périodique et stratégie commerciale du groupe de presse sont au cœur de l’étude de El País Negocios. Elle s’interroge, enfin, sur l’existence d’un discours idéologique dominant porté ou non par le premier quotidien espagnol El País à travers son supplément économique Negocios mais également sur la possibilité de voir l’information économique transformée en un enjeu de pouvoir dans la société espagnole démocratique.

L’ouvrage s’articule en trois parties : contexte, stratégie, discours. Dans une première partie intitulée Contexte : une histoire du journalisme espagnol, il est fait état de l’évolution du rapport qu’entretient au XXe siècle le pouvoir avec la liberté d’expression et d’information. Ce début de XXe siècle est marqué par de longues périodes de censure (Dictature de Primo de Rivera) et de liberté au cours desquelles se consolident de grands quotidiens d’information et d’opinion dans lesquels écrivent des intellectuels (Ortega y Gasset ou Miguel de Unamuno) mais également au cours desquelles on assiste à une radicalisation des idéologies (Seconde République 1931) et à la prépondérance in fine de la propagande. Le système informatif de l’État franquiste, à la sortie de la guerre d’Espagne (1939), met en place des structures de contrôle et de répression à tous les niveaux de la société espagnole propres à tout modèle autoritaire, éliminant bien évidemment la presse démocratique tout en créant une presse du pouvoir, la Presse du Mouvement National, en maintenant quelques titres (ABC, La Vanguardia) et en favorisant une presse représentant les différentes familles politiques du franquisme (catholiques avec le périodique Ya par exemple). Malgré le poids exercé par le régime sur la liberté d’information, un certain renouveau journalistique s’instaure au début des années soixante en parallèle avec la création de TVE (Televisión española) et l’expansion économique desarrollista. Le démantèlement de la presse d’État suite à la mort de Franco prendra quelques années et la constitution de 1978 rétablira la liberté de la presse (art.20) et hissera l’Espagne aux rangs des sociétés démocratiques. L’influence de l’opinion publique s’accroît et les gouvernements successifs ne peuvent ignorer le sentiment de leurs électeurs. La presse, dont El País (premier numéro, le 4 mai 1976), en vient à jouer un rôle de médiateur qui ne cessera de s’amplifier. Mais la liberté d’expression de la presse implique nécessairement la liberté d’entreprise de presse et la concurrence sur le marché de l’information.

Dans ce contexte, El País a voulu jouer la carte de la presse de qualité, évitant de tomber dans la marchandisation et réussissant à être une agora, un lieu de réflexion sur la vie de la cité. Le périodique va développer une stratégie qui va se révéler payante : devenir « le » journal de référence des nouvelles élites politiques mais également socio-économiques en créant, entre autre supplément, Negocios. C’est ce qui fait l’objet de la deuxième partie de cet ouvrage – Stratégie : projet ortéguien et modernité économique. Chantal Chartier analyse en premier lieu l’engagement volontariste du périodique dans le combat pour la démocratisation (sortie d’une édition extraordinaire de journal contre la tentative de coup d’Etat du 23F en pleine occupation des Cortes par les insurgés), la détermination de jouer le jeu de la réconciliation nationale qui donne une place à part à El País dans le processus transitionnel. Elle insiste sur la volonté de l’équipe de direction de s’inscrire dans la ligne de la tradition de journalisme indépendant du début du XXe siècle de El Imparcial, El Sol, et la réflexion intellectuelle de la prestigieuse Revista de Occidente, animée par le philosophe Ortega y Gasset et ses descendants. Le choix d’une organisation en société anonyme correspond également à cette volonté d’indépendance éditoriale avec des actionnaires issus de la droite qui voulaient se démarquer du franquisme, en passant par des personnalités issues du monde de l’entreprise et de la gauche antifranquiste. Il s’agit, comme le souligne Chantal Chartier, d’un journal né de « la volonté d’une grande partie de l’intelligentsia libérale espagnole désireuse de renouer avec une tradition éclairée ». Bref, un grand quotidien d’information générale qui ne soit pas dépendant d’un parti politique même si, fréquemment, l’ascension du groupe PRISA dans les années quatre-vingt se fera de manière parallèle à celle du PSOE. Toutefois, il est difficile d’établir, note Chantal Chartier, un lien direct entre ces deux événements.

Dès la mise en place de la déréglementation de la radio et de la télévision, on assiste à une diversification du groupe PRISA qui acquiert des participations dans des radios (la SER) des télévisions (Canal Plus) et se consolide comme groupe puis holding de multimédia. C’est à ce moment-là que le groupe déploie une stratégie de diversification, créant en autre supplément El País Negocios. Ce changement stratégique répond alors aux nouveaux enjeux économiques du pays afin d’affronter la concurrence des grands groupes étrangers de plus en plus tournés vers le multimédia et l’entrée de l’Espagne en Europe. Chantal Chartier montre combien la création du supplément est le reflet d’une demande informative en matière économique nationale et internationale qui est déjà forte dans la presse étrangère et qui devient prégnante en Espagne. El País Negocios devient un « petit journal » dans le journal. Le récit de l’auteur est minutieux et très éclairant. Elle invite le lecteur à un voyage au cœur du processus de confection et de présentation d’un journalisme spécialisé pour cibler un nouveau type public. Ce chapitre est passionnant.

Il trouve son complément naturel dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage sous le titre de Discours : l’ancien et le nouveau. Il s’agit, pour l’auteure, de dégager les discours informatifs en œuvre dans les pages du supplément ; discours économique, macroéconomique en liaison avec la politique gouvernementale socialiste. Chantal Chartier étudie avec minutie et précision scientifique un certain nombre d’articles en rapport avec les forces sociales (relations entre État, patronat, syndicats) affirmant, à juste titre, que le discours informatif socio-économique permet d’observer les changements significatifs qui traversent la société, les résistances qui émergent et les avancées qui prennent corps. Son analyse s’inscrit dans le temps court des années quatre-vingt mais également dans le temps du passé immédiat de la transition et, enfin, dans le temps long, d’un passé plus lointain celui du franquisme. C’est ainsi que le lecteur acquiert une compréhension plus vaste des mécanismes de fonctionnement des rapports sociaux, politiques et économiques tels qu’ils se mettent en place dans l’Espagne contemporaine. Une place significative est donnée au traitement de l’information concernant plus directement les forces sociales, la perception des accords salariaux dans le cadre des négociations collectives, le traitement de la conflictualité sociale. Bref, s’agit-il du retour de la société civile sur la scène nationale après quarante années de franquisme décrypté par El País Negocios ? Le supplément économique s’inscrit-il alors dans une démarche citoyenne de mise en exergue des changements sociétaux au sein d’une société démocratique ? Le récit est riche, multidimensionnel et ouvert aux questions de fond qui traversent toute société en mutation et, tout particulièrement, dans les années quatre-vingt, la société espagnole : le modèle économique, le modèle politique, les liens entre le pouvoir politique, le pouvoir économique et le pouvoir de la presse, etc. Et au-delà, les questions suivantes : l’information économique est-elle devenue un enjeu de pouvoir ? La presse (et particulièrement, la presse économique) est-elle devenue une sort d’agora – l’auteure parle de « place publique » pour reprendre une expression de Jürgen Habermas – entre l’État et la société ?

Chantal Chartier, en guise de conclusion, rappelle que le pari de El País de produire un journal en rupture avec le passé franquiste, acteur de la Transition et défenseur de la démocratie n’allait pas de soi dans un environnement tant politique qu’entrepreneurial en pleine construction. Certes, El País n’échappa pas à des affrontements de nature politique avec d’autres groupes de presse, mais il réussit à devenir et à rester un journal de vulgarisation de qualité de l’information économique dans un monde de marchandisation à outrance de la presse. L’information économique sera, d’une part, à partir de la parution du supplément Negocios, le gage de ce « label » et la fidélisation d’un public de cadres de direction sera, d’autre part, une autre preuve de cette réussite.

On ne peut que vivement conseiller la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui s’intéressent au rôle des médias (et de la presse) dans la constitution de la démocratie espagnole. La culture, et tout particulièrement la culture économique, est vue ici comme un élément essentiel de la modernisation de l’Espagne.

Auteur

Christine Delfour est Professeur des Universités à l’Université Paris Est Marne la Vallée, et responsable de « Ecritures du Monde Hispanique » (EMHIS) LISAA EA4210

Pour citer cet article

Christine Delfour, Chantal Chartier, Presse économique et Monde de l’entreprise en Espagne (1975-1990). Étude de El País Negocios de 1985 à 1990 : contexte, stratégie, discours. Éditions universitaires européennes, 2012, 461 pages., © 2012 Quaderna, mis en ligne le 15 mars 2014, url permanente : http://quaderna.org/chantal-chartier-presse-economique-et-monde-de-lentreprise-en-espagne-1975-1990-etude-de-el-pais-negocios-de-1985-a-1990-contexte-strategie-discours-editions-universitaires-europeenn/

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